Catalogue | Correspondances fribourgeoises au XIXe siècle


 

Éditées par Simone de Reyff et Jean Rime


Lettres d’Eulalie de Senancour 
 à Alexandre Daguet


Notice


Les sources documentaires concernant Eulalie de Senancour sont rares et elles se cantonnent le plus souvent à ses rapports avec son père, l’auteur d’Obermann, dont elle se montra l’infatigable promotrice. Quand elle est mentionnée, c’est donc le plus souvent en relation avec sa prime jeunesse, dans ce Fribourg où Étienne Pivert de Senancour avait épousé sa mère – un naufrage conjugal – et où il avait enfanté en partie son œuvre maîtresse ; c’est également, en second lieu, en raison de la notice biographique qu’elle consacre à son père, dont un manuscrit autographe est conservé à la ­Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg, aux côtés de quelques documents exploités depuis longtemps par l’érudition locale et par la critique senancourienne4Voir Jean-Jacques D’EGGIS, Correspondance d’Eulalie de Senancour avec Augustin et Étienne Eggis, Josué Labastrou, document disponible à la Bibliothèque cantonale et universitaire de ­Fribourg, 1998. Ces deux dossiers constituent l’essentiel de la correspondance connue ­d’Eulalie de Senancour. S’y ajoutent, dans une moindre mesure, les lettres adressées à Ferdinand Denis à la suite d’Étienne de Senancour (éditées dans ­André MONGLOND, « Senancour et un voyageur au Brésil. Lettres inédites à Ferdinand Denis », dans Le Mariage et la vieillesse de Senancour, op. cit., p. 44-76) ainsi que quelques autres lettres isolées.
. Tout en confortant cette image de pieuse fidélité envers l’un des précurseurs du romantisme français, les lettres éditées ici, provenant de l’important fonds conservé par les descendants d’Alexandre Daguet5Philippe GARIEL, « Eulalie de Senancour et ses amis fribourgeois, d’après sa correspondance inédite avec A. Daguet (1844-1857) », Revue de ­littérature comparée, 13, 1933, p. 409.
, donnent aussi à voir d’autres visages de la « Fribourgeoise de Nemours ». Elles montrent son intérêt également pour la lignée maternelle, dont Alexandre Daguet est le symbole onomastique même si les liens du sang sont ­plutôt dilués, et plus largement son attachement à la région où, élevée par sa grand-mère, elle a passé les premières années de son existence. Elles attestent surtout, par-delà la nostalgie de l’enfance, son implication dans la vie culturelle fribourgeoise à travers la revue L’Émulation animée par Alexandre Daguet, dont elle est l’une des plumes les plus régulières6Ibid., p. 413-414.
, ainsi que son appréciation des soubresauts de la politique cantonale vus de France. À ce titre, elles offrent pour la connaissance de la vie et de la sensibilité de cette femme de lettres aujourd’hui oubliée un complément indispensable à celles plus étroitement familiales échangées avec son cousin Augustin ­Eggis, l’autre principal fonds épistolaire conservé à son propos7Michel ESPAGNE, « Les transferts culturels », Connections. A Journal for Historians and Area Specialists, 2005, www.connections.clio-online.net/article/id/artikel-576.
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« En religion et en politique », note Philippe ­Gariel qui a le premier étudié ce corpus, « elle professe un libéralisme de style Louis-Philippe8Alexandre FONTAINE, Alexandre Daguet (1816-1894). Racines et formation d’un historien libéral-national oublié, mémoire de licence, Université de Fribourg, 2005, p. 66-68 (version archivée sur https://serval.unil.ch/notice/serval:BIB_EC0B8189DAC8).
 ». Cette orientation politique ne détonne pas avec les convictions professées par ses relations fribourgeoises, Eggis d’abord, Élisa Vicarino ensuite – souvent nommée dans ces lettres même si aucun échange direct entre les deux femmes n’a été conservé –, et bien sûr par Daguet lui-même. Gariel ajoute :


Mlle de Senancour et Alexandre Daguet semblaient, de par leurs tendances, prédisposés à sentir de la sympathie l’un pour l’autre : tous deux étaient amis des lettres – l’une penchant vers le roman, la nouvelle, l’étude morale, et l’autre attiré surtout par l’histoire – et des idées libérales – l’une avec une nuance plus marquée d’anticléricalisme, et d’ailleurs préconisant en matière sociale une sorte de conservatisme bourgeois et laïque, l’autre plus modéré au point de vue religieux, mais ardemment démocrate9Lettre de Nicolas Glasson à Alexandre Daguet, s. d., citée par Alexandre FONTAINE, op. cit., p. 88.
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Au-delà des affinités idéologiques et littéraires, les lettres d’Eulalie de Senancour témoignent aussi des échanges culturels entre la Suisse et la France au milieu du XIX10Lettre d’Alexandre Daguet à Xavier Kohler, 12 janvier 1856, citée par Alexandre FONTAINE, 
op. cit., p. 92.
 siècle. Pour les analyser, selon la méthode préconisée par Michel Espagne, « il s’agit de privilégier les phénomènes de réappropriation et de resémantisation d’un bien culturel importé, en tenant compte de ce que ce processus révèle sur le contexte d’accueil » et de porter l’attention « sur une étude socio-culturelle des médiateurs11Alexandre DAGUET, « Notice sur la vie et les travaux de la Société d’études de Fribourg […] III. Histoire moderne », L’Émulation, avril 1854, 
p. 102-103.
 ». À ­Fribourg, L’Émulation est le centre de gravité de ces échanges, espace paradoxal en ce qu’il vise d’abord une défense et illustration de l’helvétisme. Mais dans la mesure où ce projet implique une reconnaissance externe de la culture locale, la médiation de la famille Senancour est mobilisée, que ce soit par la réception en forme de réappropriation de l’œuvre du père – à travers la publication d’extraits et de notices – ou par la diffusion des écrits de la fille. On apprend par exemple, grâce à la correspondance, qu’Eulalie a proposé au parisien Journal des dames un article sur Fribourg, tout en craignant que les allusions politiques qu’il contient soient censurées « sous ce régime », c’est-à-dire le Second Empire (lettre du 19 février 1853). L’article sera finalement publié dans la revue convoitée, satisfaisant au goût du pittoresque en vogue à Paris, avant d’être repris par L’Émulation – mais expurgé, ici, de quelques passages critiques ! –, à des fins de promotion nationale, la publication hexagonale du texte étant brandie comme un trophée. Les lettres accompagnent et redoublent cette circulation médiatique. De façon plus générale, elles attestent que l’information traverse les frontières par les journaux que l’on s’envoie – c’est ainsi que la Parisienne s’informe des soulèvements fribourgeois –, et encadrent l’organisation de séjours, qui se révèlent tributaires des aléas saisonniers et des disponibilités de chacun. Les entrevues épistolaires tiennent lieu, souvent, de rendez-vous, tout comme les articles de la revue : « J’aime à lire l’Emulation pour me retrouver avec mes fribourgeois. » (19 février 1853).


Participant à la dynamique de transfert culturel, ces lettres riches en informations sur leur auteure méritent aussi d’être contextualisées du côté du destinataire et replacées dans le vaste réseau épistolaire d’Alexandre Daguet, dont Alexandre Fontaine a proposé une approche globale :


Sa correspondance monumentale […] fait état de plus de 600 entrées. […] Les correspondants de Daguet furent en majorité des historiens et des écrivains, souvent de renom. La lettre faisait à l’époque partie intégrante du travail de l’historien. Comme les moyens de transport étaient peu développés et que les voyages étaient longs et fastidieux, on s’échangeait des lettres pour obtenir des informations manquantes ou pour confronter des résultats de recherche. Cet échange de renseignements formels occupe la grande partie de la correspondance de Daguet jusqu’en 1848. Durant ses premières années de professorat, ­Daguet correspondit beaucoup avec Eusèbe-Henri ­Gaullieur, professeur d’histoire à l’École moyenne de ­Lausanne créée en 1837. Les deux hommes discutaient notamment de leur programme, de leurs méthodes mais aussi des difficultés rencontrées durant l’année […]. Daguet correspondit avec les grands savants de son temps. […] Remarquons enfin que le tableau révèle une grande fidélité entre Daguet et la plupart de ses correspondants, fidélité qui constitua un appui solide, tant ­intellectuellement qu’humainement12Ibid., p. 102.
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C’est dans cette dernière catégorie que se rangent les lettres d’Eulalie de Senancour, à la jonction de la correspondance familière et de la correspondance professionnelle. La disparition des envois de Daguet empêche une restitution précise de leurs rapports, mais on peut se les imaginer à partir de témoignages obliques. Nicolas Glasson reproche ainsi à l’historien, dont il est pourtant proche, sa sécheresse dans l’écriture épistolaire :


Tes lettres ressemblent à des lettres d’affaires ; elles sont froides, sèches, courtes. Une demi-feuille t’a toujours suffi. Et presque toujours tu avais quelque affaire à me communiquer, sans cela je ne suis jamais autorisé à douter que l’amitié seule t’eut mis la plume à la main. […] Tu me disais, j’ai plus d’ouvrage que toi, je n’ai pas le temps. D’accord, mais si j’étais quelque professeur, si je portais un titre, comme tu tiendrais beaucoup à correspondre avec moi et tu trouverais du temps. L’ambition te nourrit. Il te faut ta gloire13Alexandre DAGUET, « Chronique littéraire », L’Émulation, octobre 1852, p. 316.
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Ces lignes peuvent expliquer pourquoi Eulalie reproche ponctuellement à Daguet son silence, et pourquoi la correspondance, du moins telle qu’elle est conservée, s’interrompt après la disparition de L’Émulation qui justifiait leurs courriers. Il faut néanmoins faire la part entre l’humeur du Bullois et le soin probablement supérieur accordé à la fille d’un écrivain reconnu, parente de surcroît : il est loisible de penser que la relation épistolaire avec ­Eulalie de Senancour flattait l’amour-propre de ­Daguet, et qu’elle lui offrait le point de vue précieux d’une étrangère encline à l’helvétisme patriotique qui lui tenait tant et qu’il ne trouvait parfois pas parmi ses propres concitoyens, comme il l’écrit à Xavier Kohler en 1856 :


J’ai vu avec plaisir que le Jura était plus suisse que Fribourg où la politique a tué le sentiment national chez beaucoup de gens, si tant est que ce sentiment ait jamais été bien vivace dans ce canton. Les radicaux n’ont pas, il est vrai, toujours donné l’exemple. J’ai vu chez nous des hommes de cette couleur qui aimaient mieux la France que la Suisse, trouvant cette dernière trop petite pour occuper dans leurs affections une place prédominante. Maintenant, nos ultramontains rêvent la restauration de 1815 en haine de 184714Alexandre DAGUET, « Notice sur la vie et les travaux de la Société d’études de Fribourg », art. cit., p. 103.
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Or Eulalie incarne l’exact contre-pied de cette attitude dénoncée par Daguet, comme on s’en convainc en lisant les lignes qu’il écrit dans ­L’Émulation à propos de ce « bon génie parisien de notre littérature locale15Alexandre FONTAINE (op. cit., p. 67) parle de « 15 lettres ». En réalité, le dossier totalise bien douze lettres (dont une a été divisée en deux lors du classement par les archivistes), ainsi qu’une enveloppe et un fragment d’article transcrit à la suite des lettres.
 ». Il y souligne que « tandis que l’on voit tel jeune Fribourgeois renier à Paris son origine helvétique [Étienne Eggis], Mlle de ­Sénancour se souvient, elle, avec amour et presque avec orgueil qu’elle a vu le jour dans les murs de notre cité16Nous avons reproduit fidèlement les graphies du texte original (à l’exception des accents, normalisés), et n’en avons rectifié qu’au compte-goutte la ponctuation, parfois bien nonchalante : Eulalie ne ponctue parfois pas la fin de ses phrases. Nos rares interventions, toujours signalées comme telles par les crochets, visent à faciliter la lecture.
 ». Cet intérêt pour Fribourg concernerait tous les aspects de la vie locale : « L’affection que Mlle de S. a vouée à son pays d’origine, n’est pas circonscrite aux choses littéraires ; elle s’étend au bien-être, à la prospérité morale et physique de ce coin de terre que la noble dame voudrait voir jouir plus pacifiquement, et avec moins de tiraillements politiques, de sa libre aisance et de son bonheur sous l’œil des peuples moins privilégiés qui l’environnent17Senancour meurt le 10 janvier 1846, ce qui permet d’indiquer le terminus ante quem de cette première lettre puisque le père d’Eulalie y est déclaré d’une santé encore « robuste ». Le terminus post quem est quant à lui signalé par l’achat en juillet 1843 par les Keller du château d’Arenenberg mentionné dans la lettre. Philippe GARIEL (« Eulalie de Senancour et ses amis fribourgeois, d’après sa correspondance inédite avec A. Daguet (1844-1857) », art. cit., p. 405) date cette lettre de 1844. – Adresse : Monsieur / Alexandre Daguet / A Porrentruy.. » Et Daguet se félicite du fait qu’Eulalie de Senancour, non contente d’offrir sa plume à une modeste revue locale, « nous défend encore quand on nous attaque, ce qui arrive quelquefois dans les journaux de France, et se met à entonner nos louanges quand on a l’air de nous ignorer tout-à-fait, ce qui arrive plus souvent encore18Daguet quitte Fribourg en 1843 pour devenir, jusqu’en 1848, directeur de l’École normale du Jura bernois à Porrentruy. Les « difficultés » auxquelles fait allusion Eulalie désignent la relation conflictuelle qui oppose le jeune professeur d’histoire au directeur de l’École moyenne de ­Fribourg, Louis-Valentin Prat, et qui l’amènent à démissionner. Voir Alexandre FONTAINE, op. cit., 
p. 50-52.
 ».


On comprend dès lors que l’enjeu de ces douze lettres19Marie-Françoise Daguet (1770-1806), épouse de Senancour.
 ne soit pas seulement interpersonnel, mais que les nombreuses notations d’ordre privé conditionnent stylistiquement l’expression d’un projet culturel de plus large envergure, pour Eulalie comme pour Daguet. Dans son article pionnier qui en dévoilait de généreux extraits, Philippe Gariel mentionnait sa volonté d’en procurer une édition dans les Annales fribourgeoises, où elle ne paraîtra cependant pas. Ce document est donc publié ici dans son intégralité pour la première fois20Vicarino est tracé à l’encre plus épaisse, de manière à recouvrir un texte antérieur dont on devine, à l’initiale, la lettre E, et à la finale un –d précédé d’un jambage imprécis. On peut imaginer que dans un premier temps l’épistolière avait mentionné le prénom Elisa accompagné d’une graphie inexacte du patronyme : Vicarinaud. Il faut dire qu’elle connaissait sans doute mieux le nom de jeune fille d’Élisa, par les liens que sa famille a entretenus avec le père de celle-ci, Charles de ­Schaller. Sur les rapports d’Eulalie avec Élisa ­Vicarino, voir l’article de Brigitte AIMONINO dans le présent volume.
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***


1. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Paris (?), 9 septembre [1843-1846] 21Eulalie répercute l’image très favorable de Charles de Schaller qui circule dans les milieux libéraux. Par l’intermédiaire d’Élisa Vicarino, elle connaît sans doute l’influence qu’a exercée Schaller sur le jeune Alexandre Daguet. « Lorsque l’avoyer [Charles de Schaller] mourut, ce fut Daguet qui lui consacra un article dans le Narrateur fribourgeois du 4 août 1843 », précise Philippe GARIEL (« Eulalie de Senancour et ses amis fribourgeois, d’après sa correspondance inédite avec A. Daguet (1844-1857) », art. cit., p. 417).


Il est bien vrai monsieur que j’ai manifesté le regret de ne pas vous trouver à Fribourg mais ce regret ne m’a pas portée à supposer de votre part un déplacement dont je sens les difficultés22Jacques-Balthasar Daguet (1765-1861), frère de la mère d’Eulalie, fait lieutenant-colonel d’artillerie en 1803. Selon l’« Appendice à la notice biographique » publiée dans L’Émulation de la seconde quinzaine d’avril 1846 (p. 128), Senancour « a connu, vers 1802, M. Schaller, ami de son beau-frère. […] M. de Sénancour lui trouvait une tête remarquablement bien organisée ; il disait de lui : ce sera un homme d’État éminent. Il l’avait bien pensé ». – Ce beau-frère de Senancour et oncle d’Eulalie serait, à en croire une lettre que celle-ci adresse en 1869 à Sainte-Beuve, le seul représentant notable de sa famille maternelle (cité par Gustave MICHAUT, op. cit., Paris, Sansot, 1909, p. 75).
. Le nom que vous portez, qui est celui de ma mère23Nicolas Glasson (1817-1864) propose une trentaine de poésies à L’Émulation entre le premier numéro de 1841 qui présente sa célèbre « Ode à ma faux » et l’une des dernières livraisons en 1855. Alexandre Daguet a publié un poème intitulé « À la rose » dans le numéro 15 de L’Émulation (première quinzaine d’avril 1842, p. 8), où il suit ­immédiatement le poème « Tristesse » de Glasson.
, avoit sa part dans mon désir de vous connaître, outre votre mérite personnel, et mon entretien avec madame Vicarino24Juste Olivier, qui avait invité Sainte-Beuve à donner à Lausanne son fameux cours sur Port-Royal (1839-1840), était resté en relations avec le célèbre critique, dont on sait qu’il contribua à favoriser la renommée tardive de Senancour.
 qui a pris la peine de se présenter avec votre lettre devoit ajouter à mon regret. Cette dame vous porte un intérêt très justifié : je la crois en état d’en bien juger. Elle est fille d’un homme qui peut être aura été pour vous un fort honorable guide25Senancour et sa fille y habitent depuis 1841.
. J’ai eu d’autant plus de plaisir de m’entretenir avec elle, que son père a été l’ami bien regretté de mon oncle Daguet (lieut. colonel d’art.26En 1843, Louis-Napoléon Bonaparte vend le château d’Arenenberg, qu’il a hérité de sa mère la reine Hortense, pour financer ses activités politiques. Les acquéreurs sont Roseline Huet de Froderville et son époux Karl Keller, professeur de musique originaire de Saxe. Le château sera racheté en 1855 pour l’impératrice ­Eugénie. Voir Christina EGLI, « Une découverte sensationnelle au château d’Arenenberg : la salle de bains de Napoléon III », 2011, en ligne sur le site de la Fondation ­Napoléon, www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/­articles/une-decouverte-­sensationnelle-au-chateau-darenenberg-la-salle-de-bain-de-napoleon-iii. Mme Keller est mentionnée explicitement dans le post scriptum de la lettre 4. Dans son numéro de juillet 1846, le Journal des femmes publie, signée « V. de Senancour », une évocation intitulée « Le château ­d’Arenenberg » présentée comme un « extrait d’une lettre ». 
Mme Keller y est décrite comme une « Française aimable, qui ne manque ni d’instruction ni d’esprit, et qui malgré, ou plutôt à cause de ces avantages, mène un peu la vie d’un anachorète, n’aimant à entendre le bruit du monde que dominé par le bruit moins hostiles des vagues [du lac de Constance] » (p. 324).
)


Vous voyez, monsieur, que je suis fille de Mr de Senancour dont la santé robuste à quelques égards le met toutefois dans l’impossibilité d’entreprendre un voyage dans cette belle Suisse où la pensée le ramène souvent.


J’aurois désiré aussi connoître Mr Glasson poète plein de sensibilité et dont les accents romantiques caractérisent à merveille le sol qui l’a vu naître. Vous faites l’un et l’autre honneur à votre canton. J’ai copié plusieurs de ses pièces de vers et aussi votre morceau La rose  27L’initiale V, que l’on notera dans la plupart des signatures des lettres ainsi que dans celles de ses écrits publiés, correspond à Virginie. Ce prénom, qui ne figure pas dans l’acte de baptême d’« Agathe-Eulalie-Ursule », peut être considéré comme une manière de pseudonyme littéraire, inspiré du célèbre roman de Bernardin de Saint-Pierre, à moins qu’il ne s’agisse, selon certain témoignage à considérer avec précaution, d’un surnom remontant à l’enfance. Voir Philippe GARIEL, « Eulalie de Senancour et ses amis fribourgeois », Revue de littérature comparée, 13, 1933, p. 407.
.


Vous êtes connu, de nom du moins, d’un professeur distingué de Lausanne, Mr Olivier, que j’ai revu l’année dernière. Il avoit été présenté à mon père par Mr Sainte Beuve28Eulalie vit péniblement les suites du décès de son père survenu le 10 janvier. Ces difficultés sont pareillement évoquées dans une lettre à Augustin Eggis datée du 12 mars, où elle précise d’ailleurs : « Mr. Alex. Daguet m’a écrit plusieurs lettres à l’occasion de la perte que j’ai faite » (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 21). Eulalie s’attachera à la mise en valeur de l’œuvre de son père. Ses démarches auprès de Sainte-Beuve et de George Sand, ainsi que les tracas d’un prochain déménagement sont également évoqués dans une lettre à Ferdinand Denis, administrateur de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, et ami de son père (voir André MONGLOND, Le Mariage et la vieillesse de Senancour, op. cit., 1921, p. 73-74). Le départ de Paris sera ajourné, mais on retrouve Eulalie à la rue de la Cerisaie dans la lettre du 28 spetembre.
. Si un heureux hasard vous amenoit aussi un jour à Paris vous voudrez bien, j’espère, vous souvenir de mon adresse qui est celle de mon père (Place Royale 2629Passer par le Val-de-Travers (Val-Travers selon une ancienne graphie) est le trajet le plus direct, qu’Eulalie conseille à Augustin Eggis (lettre du 2 juin 1847, dans Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 27). Si elle fait un détour par Lyon, c’est parce que s’y trouvent sa tante Marie-Angélique Daguet, veuve de Clair Favre de Longry, ainsi que son oncle Jacques-­Balthazar Daguet.
). 


Pour moi je ne puis me promettre la satisfaction de vous voir cette fois à mon retour en France. Je vais par Lucerne au château d’Arenenberg en Thurgovie où je compte passer quelques jours chez une amie qui en est actuellement propriétaire30Allusion aux prodromes de la crise de janvier 1847, que documente la correspondance d’Élisa Vicarino avec son mari.
. Cette direction m’éloignera bien de Porrentruy qui est je crois tout à fait en dehors des grandes lignes parcourues par les voitures publiques. La principale difficulté pour s’en écarter ce sont les bagages que l’on traîne après soi. C’est le mauvais côté des voyages d’agrément, en voilà bien la preuve.


Recevez encore une fois, monsieur, l’expression de mon regret et mes compliments très particuliers en attendant l’occasion favorable de vous rencontrer.


V31Joseph-Victor-Tobie Daguet (1786-1860), colonel et commandant d’artillerie, par ailleurs archiviste. Il a peut-être influencé la vocation historienne d’Alexandre Daguet, qui le choisit comme parrain d’une de ses filles et lui consacre une notice dans la Miscellanea di Storia Italiana en 1867. Il était proche de Senancour. Voir Alexandre ­FONTAINE, Alexandre Daguet, op. cit., p. 19-21. Le colonel Daguet est par ailleurs un « voisin » d’Augustin Eggis, selon une lettre qu’Eulalie adresse à ce dernier le 13 février 1847 (Jean-Jacques D’EGGIS, 
op. cit., p. 25). – Ce « colonel Daguet » ne doit pas être confondu avec le lieutenant-colonel Daguet, oncle d’Eulalie, évoqué dans la lettre précédente.
. Eulalie de Senancour


Ce 9 septembre


2. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Paris, [février (?) 1846]

J’ai un peu tardé à répondre à votre dernière lettre, monsieur, parceque depuis deux mois je suis surchargée de soins d’embarras de documens à rédiger pour des biographies, correspondances etc[,] et maintenant vont s’y joindre les tracas d’un déménagement32Fondée en 1843, L’Illustration, destinée à devenir centenaire, marque une ère nouvelle du journalisme, en introduisant notamment, conformément au programme de son titre, une abondante iconographie. Le portrait de Senancour, accompagné d’une notice, figure dans le numéro du 31 janvier 1846. Par ailleurs, un médaillon de David ­d’Angers à son effigie a été effectivement reproduit. 
M. Jean-Jacques d’Eggis avait présenté l’exemplaire qu’il possède dans l’exposition réalisée à l’occasion de la journée d’études du 21 février 2009.
. Cependant les dispositions que vous me témoignez méritent toute ma gratitude. Moi aussi, monsieur, j’aimerois à vous rencontrer. Malheureusement votre ville est fort éloignée de la route que je prends lorsque je me rends de Lyon à Genève. Je rentre habituellement en France par le Valtravers33C’est en 1846 que le gouvernement vaudois offre à Daguet la chaire d’histoire à l’Académie de ­Lausanne. Sur les hésitations de Daguet et les raisons éventuelles de son renoncement, voir Alexandre FONTAINE, op. cit, p. 61-62. Voir aussi la lettre d’Élisa Vicarino à son fils Charles du 24 décembre 1846, selon laquelle l’argument pécuniaire semble prédominer. Dans sa lettre à Augustin Eggis du 13 février, Eulalie pense que Daguet avait dû « se rendre à Lausanne pour y prendre possession de sa chaire », se demande « s’il est établi dans cette ville » et s’étonne qu’il ne l’en ait pas informée (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 25). Alexandre Daguet est finalement reconduit à la tête de l’École normale du Jura bernois à ­Porrentruy le 27 février.
. Le petit bagage indispensable qu’on traîne avec soi est surtout une difficulté. – J’ai un peu l’espoir d’aller à Fribourg cette année vers septembre mais sans en être certaine. Je me promets bien de revoir 
Mad. Vicarino, femme distinguée qui par cela même ne doit pas se sentir à l’aise sous le brouillard qui reprend possession de sa ville34Cette notice biographique paraît dans le numéro 3 de 1846 (première quinzaine de février), p. 44-48. Le texte d’Eulalie est publié dans le numéro 8 de la même année (seconde quinzaine d’avril), 
p. 127-128, sous le titre « Appendice à la notice biographique de M. de Senancour ». Elle souligne l’attachement de son père pour la ville de Fribourg, ainsi que les amitiés qu’il y a nouées, en particulier avec Charles de Schaller, père d’Élisa Vicarino. Eulalie a régulièrement entretenu la mémoire de son père. C’est elle qui procurera à Sainte-Beuve, en 1869, les indications dont il se servira dans ses Portraits littéraires. Voir André MONGLOND, « Le mariage de Senancour », art. cit., p. 219 sq.
. Cette dame vous aime vous apprécie [:] nous parlerons de vous avec un juste intérêt. Elle ne m’a pas encore écrit. Peut être cette fois rencontrerai-je enfin le Colonel Daguet[,] ce que vous me dites de lui m’en donne le désir35De fait, la revue s’interrompra à la fin de l’année 1846 pour ne renaître qu’en 1852.
. Je suis assez peu au courant des habitans de Fribourg qui pourroient m’intéresser. Je n’y voyois presque personne et j’y passois mes jours en rôdant dans les bois et les ravins avec un livre à la main. En cela je suis bien la fille de mon père. J’aime les bords sauvages de la Sarine. Vous devez regretter Fribourg[,] les sites qui l’entourent.


Vous avez eu sous les yeux dans l’Illustration le portrait de mon père. Nous n’en sommes pas satisfaits. La gravure sur bois grossit les traits et le portrait en question n’y est guère en rapport avec la notice biographique qui l’accompagne. Nous avons un médaillon en bronze du statuaire David. Je me propose, si Mr D. y consent, d’en faire tirer quelques exemplaires. Ce médaillon est un peu sa propriété. Il tient à avoir une collection de bustes des hommes célèbres. Il a fait exprès un voyage en Allemagne pour avoir celui de Goethe. Je vous réserverai une de ces copies si elles se font36Louis-Joseph Schmid, né en 1803, est l’imprimeur de L’Émulation. Eulalie s’inquiétait déjà de son silence et de l’avenir de L’Émulation dans une lettre à Augustin Eggis datée du 19 août 1845 (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 18).
.


Je vois avec peine que vous craignez d’être dérangé dans votre position. De tels déplacemens sont toujours pénibles. Du reste Lausanne vous serait sans doute plus agréable que P[orrentruy]37Eulalie réside chez Rosaline Keller (voir supra, note 26), où elle reste jusqu’au 9 octobre selon sa lettre à Augustin Eggis du 14 décembre 1846 (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 22). Le Bied, près de Colombier, avait connu une certaine prospérité grâce à l’introduction du tissage d’indiennes, aux environs de 1730, ce qui avait entraîné la construction de plusieurs maisons de maître.
. C’est une ville à ressources, outre son admirable ­situation. C’est le canton de la Suisse que je préférerois à tout prendre. Le climat y est moins rude qu’ailleurs et il me semble que j’en aimerois les ­habitans.


Je vous remercie de l’attention obligeante que vous avez eue d’envoyer un extrait de la biographie à l’Emulation. Je lui ai adressé de mon côté quelques lignes d’une autre nature ayant trait particulièrement aux divers séjours de mon père en Suisse38Sur ce médaillon, voir la lettre précédente.
. Hélas, dans nos plus douces causeries, nous aimions à nous retracer les beaux sites de ce pays, et lorsque j’en revenois je me plaisois à dire : moi aussi j’ai vu les lieux qui vous charmoient.


Je crains de voir s’éteindre l’Emulation39Charles Morard, monté à Paris où il survit péniblement, est un ancien étudiant de Daguet. Dans sa lettre à Augustin Eggis du 12 mars 1846, ­Eulalie affirme que « Mr. Morard est venu [la] voir plusieurs fois » (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 21). Le jeune écrivain entretient avec Daguet des relations amicales, ainsi que le suggère une lettre de 1845, dans laquelle il lui reproche toutefois de ne pas lui répondre (Archives de l’État de Neuchâtel, fonds Daguet/Favarger, M 38, reproduite en annexe dans le mémoire d’Alexandre FONTAINE, op. cit., 
p. 129-130) ; une seconde lettre, de 1856 (p. 121), laisse entendre que malgré une rupture entre les deux hommes, Daguet s’emploiera à aider Morard dont la situation reste précaire. L’historien mentionne Charles Morard dans sa Notice sur la vie et les travaux de la Société d’études de Fribourg, publiée d’abord dans L’Émulation de 1854, puis en tiré à part. Sous le pseudonyme de Jacques Cœur, Morard a donné deux nouvelles à la revue fribourgeoise, en 1845 et 1846. Voir Laurence MUGNY, « Poètes fribourgeois, écrivez ! », dans L’Émulation, une revue au XIXe siècle, Cahiers du Musée gruérien, 2005, p. 62-67.
. Malheureusement vous ne pouvez vous en occuper. Moi non plus je ne trouve aucun loisir pour lui envoyer quelque chose à sa convenance. Ce que j’ai de prêt a trop d’étendue pour cette Feuille. Plus tard je tâcherai… La plupart de ses bons collaborateurs se trouvent dispersés et ses antagonistes ont beau jeu. Ce pauvre Mr Schmid40Eulalie de Senancour bénéficie sans doute de contacts utiles dans le monde de la presse. 
Ainsi que l’indique La France littéraire de Quérard 
(t. IX, 1838, p. 50-51), elle propose régulièrement sa prose – nouvelles, articles, comptes rendus – aux diverses revues, du Mercure de France où elle intervient dès 1814 à la Gazette des salons. Sa collaboration au premier Journal des femmes, ­disparu en 1837, semble se concentrer entre 1833 et 1835. Elle évoque donc ici un second ­Journal des femmes, dans lequel sa collaboration est ­attestée en 1846-1847.
, qui me semble un brave homme, est justement découragé.


Ainsi, monsieur, il n’est pas impossible que nous nous trouvions un jour citoyens de Lausanne. Votre établissement dans cette ville seroit pour moi un attrait de plus. D’ici en un an je compte me choisir une résidence définitive. Mon amour pour la Suisse se trouve combattu par de vieux liens que j’ai à Paris. Ma société, celle de mon père, est extrêmement restreinte mais choisie : il seroit pénible de la quitter. D’un autre côté je tiens à jouir d’une belle campagne.


Enfin, monsieur, j’espère que nous finirons par nous rencontrer avec de la bonne volonté de part et d’autre. Croyez que j’aurois bien du plaisir à vous voir au milieu de votre petite famille et recevez l’assurance du sentiment affectueux que votre mérite et vos gracieuses dispositions à mon égard devoient m’inspirer[.]


Eulalie V. de Sénancour


3. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Le Bied, 8 août [1846]


Du Bied près de Neuchâtel41Les deux correspondants sont des « cousins issus d’issus de germains », selon l’arbre généalogique procuré par Philippe GARIEL, « Eulalie de Senancour et ses amis fribourgeois, d’après sa correspondance inédite avec A. Daguet (1844-1857) », art. cit., p. 418 : leurs arrière-grands-pères ­respectifs étaient frères.


Me voilà bien rapprochée de vous, monsieur, mais espérant peu qu’un heureux hasard vous amène à Fribourg où je compte passer le mois de septembre. C’est une époque de vacances qui vous permettroit peut-être de vous absenter si vos affaires vous attiroient dans votre canton. Je regrette bien de ne pouvoir y compter.


Je me promets de voir Mad. Vicarino qui me parlera de vous et je ferai ainsi plus ample connaissance. Peut-être nous rencontrerons-nous enfin. Je suis tellement séduite par les charmes du canton de Vaud que je songe sérieusement à l’adopter pour patrie. J’ai aussi des vues sur Bienne qu’on me ­dépeint sous des couleurs assez attrayantes.


J’aime à croire que vous n’êtes pas définitivement fixé à Porrentruy et que vous trouverez enfin une résidence plus à votre gré. Cette ville est un peu à l’écart pour vous et doit vous offrir peu de ressources intellectuelles. Mais au reste quand on a les douceurs de la famille l’imagination cesse d’être aussi inquiète[,] aussi exigeante.


J’ai emporté de Paris un médaillon qui vous est destiné42Florian de Senancour (1793-1876). D’après la lettre à Augustin Eggis du 12 mars 1846 qui annonce ce déplacement pour l’été, il est probable que son frère doit rejoindre Eulalie après un séjour chez leurs oncle et tante à Lyon (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 21).
. Je trouverai sans doute à Fribourg des facilités pour vous le faire parvenir par occasion. Le portrait d’un écrivain dont vous avez parlé en si bons termes sera certes bien placé entre vos mains. Je regrette qu’il n’ait de valeur que par l’exécution[,] il a été monté sur un médaillon en bronze fait par David d’Angers. Il est fort ressemblant. Le portrait donné par l’Illustration ne vaut rien.


Il y a bien des mois que je n’ai vu Mr Morard43Adresse : Monsieur / Alexandre Daguet / Directeur de l’Ecole normale / A Porrentruy canton de Berne, avec sceaux d’Auvernier (29 septembre 1846) et de Porrentruy.
. Il m’avoit exposé sa situation dans une lettre à laquelle j’avois fait une réponse assez laconique étant alors fort occupée des suites naturelles de la perte que je venois de faire[,] ce qui a même retardé mon voyage. Je regretterois qu’il ne m’eût pas trouvée assez empressée d’autant plus qu’il ne paraît pas heureux. Il m’annonçoit sa prochaine visite et il n’a pas reparu. J’avois trouvé un emploi, peu lucratif il est vrai, mais qui lui auroit laissé du loisir pour écrire et qui lui auroit mis le pied à l’étrier. Il s’agissoit de recevoir des abonnemens dedans un bureau du journal des Femmes44Rosaline Keller (voir supra, note 26), ­qu’Eulalie surnomme « ma dame de Neuchâtel » dans sa correspondance à Augustin Eggis (lettre du 14 décembre 1846, dans Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 22). Elle précise : « [...] il parait que ma dame de Neuchâtel abandonne ce séjour pour aller se fixer à Arenenberg, ce qui l’éloigne bien de moi. »
. Comme je connoissois fort peu ce jeune homme, je vous aurois écrit pour avoir des renseignemens sur sa moralité. C’est ainsi que je n’ai pas osé lui parlé [sic] par écrit de ce qui se présentoit. S’il étoit venu, j’aurois sondé ses dispositions, puis, je vous aurois demandé votre jugement sur lui avant d’agir définitivement. Bref, il n’a point reparu et je suis partie. Veuillez toujours me dire votre pensée à cet égard pour le cas où une occasion semblable se presenteroit de nouveau. Je serois charmée de pouvoir être utile à un Fribourgeois, mais je vois peu de monde à présent et je ne compte pas rester à Paris, sans avoir toutefois, aucun plan bien arrêté.


J’apprendrai toujours avec bien du plaisir, monsieur, que vous êtes satisfait de votre position ou que vous espérez mieux : je sais ce que vous méritez par vos travaux et votre cœur ce qui, outre nos liens de parenté45Le docteur Jean-Nicolas-Élisabeth Berchtold (1789-1860), mentionné également dans plusieurs lettres au nombre des connaissances communes des deux correspondants, est un familier de ­Daguet, et un des collaborateurs les plus réguliers de L’Émulation. Voir Mélanie Stempfel, « Une énigme scientifique, le crétinisme », dans ­L’Émulation, une revue au XIXe siècle, op. cit., p. 57-61. Élisa Vicarino mentionne également le docteur Berchtold parmi ses intimes dans les lettres à sa fille Thérèse publiées dans ce ­volume.
, me porte à prendre un intérêt réel à vos succès, à votre bien être. Veuillez recevoir cette assurance ainsi que mes complimens ­empressés.


E. (V.) de Sénancour


Je ne puis vous donner maintenant une adresse à Fribourg où je dois me rendre avec mon frère46L’arrière-grand-père de Joseph-Victor-Tobie ­Daguet et celui d’Eulalie de Senancour étaient frères. À ce titre, Eulalie entretient exactement le même degré de parenté avec lui qu’avec Alexandre Daguet.
 que j’attends ici. Je lui laisserai le choix du gîte mais un billet qui seroit adressé chez Mr Schmid ou Mad. Vicarino (selon l’occasion) me parviendrait ­certainement.


8 août


4. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Le Bied, 15 août [1846]

Monsieur


Comme je partage le désir que vous voulez bien manifester avec un empressement fort aimable, j’ai, aussitôt votre lettre reçue, cherché les moyens de le satisfaire. Or voici ce que nous avons combiné dans un Conseil composé de trois personnes. Supposé qu’il vous soit facile de retarder votre départ de plusieurs jours, nous serons rendus à Frib. le 26 de ce mois. Ce jour est arrêté pour tous les cas et vous n’auriez pas même de réponse à faire. Si ce retard vous étoit incommode et que vous puissiez passer ici la journée du 17 ou celle du 19 (car le 18 nous devons aller à Bienne, à moins que le temps ne s’y oppose) vous viendriez au Bied, près ­Colombier ; c’est une course de 5 quarts d’heure, au bord du lac. Vous seriez bien reçu de tout le monde. 
La maîtresse de la maison est une française qui a épousé un Saxon[,] une ancienne marquise, aimable, spirituelle et sans façon. Elle propose encore le Dimanche 21 de ce mois vous espérant pour midi, l’heure du dîner dans ce pays. Vous trouveriez ce jour là une réunion fort gracieuse, une famille moitié françoise moitié suisse d’une intimité toute cordiale et nullement cérémonieuse. Si votre choix se fixoit à ce jour, ce seroit au mieux. Vous resteriez avec nous jusqu’au soir.


Cette course ne doit point effrayer un enfant des montagnes[,] je ne vois aucun moyen convenable de vous l’épargner[,] nous serons ici fort à l’aise pour jaser en nous promenant et même en particulier afin de parler à loisir de nos communes relations.


Voilà, monsieur, plusieurs expédiens. Je désire bien qu’il y en ait un tout à fait à votre convenance. Il y aura bien du malheur si rien ne réussit.


Recevez, monsieur, nos bien cordiales salutations et croyez que je termine avec un vrai plaisir par ces mots : à bientôt.


E. V. de Sénancour


Le chemin de Neuch. au Bied est très facile : vous allez droit à Auvernier, vous descendez dans ce village, puis vous suivez toujours le bord du lac jusqu’au domaine de Mme Keller[.]


Le 15 août


5. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Paris, 28 septembre 1846 47En 1846, Daguet publie en quatre livraisons dans la Revue Suisse ses « Études sur l’histoire littéraire de la Suisse », dont la suite paraîtra de manière plus intermittente jusqu’en 1848. Eulalie donnera pour sa part deux nouvelles à ce périodique, « La fille de Madelon » (1847) et « Une vocation. Simple esquisse » (1848). 


J’ai reçu, monsieur votre bien obligeante lettre deux jours avant mon départ de Fribourg et déjà occupée des très déplaisans préparatifs pour lever ma tente j’ai dû ajourner ma réponse, et ma ­réinstalation au Bied a occasionné un nouveau retard à mon vrai regret tant votre lettre méritoit une réponse empressée.


Croyez bien, monsieur, que vous n’avez laissé au Bied qu’une impression favorable. Nous subissions tous peut-être plus ou moins l’influence du temps. J’étois préoccupée moi de la contrariété qu’avoit dû vous causer la pluie impitoyable mais sans oublier que vous aviez le mérite de l’avoir bravée pour me venir voir. A défaut de plaisirs à vous procurer, j’aurois voulu que vous eussiez du moins l’agrément de la vue magnifique dont on jouit au Bied par le beau temps. Mais vous, enfant des Alpes, vous êtes blasé là-dessus tandis que moi parisienne, je ne puis m’en rassasier. L’excellente dame du Bied48Il s’agit de Henri Wolfrath, imprimeur à ­Neuchâtel et éditeur de la Revue suisse.
 qui ne manque point d’esprit a su reconnaître en vous l’homme d’études sérieuses, et moi je sais que vous y joignez les mérites plus touchans du cœur. C’est ainsi que j’ai regretté de ne pas vous voir dans nos petites réunions avec mad. Vicarino et le docteur49En 1846, le Père Girard a encore quatre années à vivre. La relation entre Daguet et son maître a été bien analysée par Alexandre FONTAINE, op. cit., p. 13-22.
 qui est un fort aimable homme. Je pense que vous le jugez bien autant que j’en puis juger moi-même. Quant à mad. Vicarino elle me plaît infiniment[,] elle a cette simplicité de manières qui s’allie d’ordinaire à un esprit véritable.


Cette fois enfin j’ai vu le colonel Daguet qui se trouve être mon cousin issu de germain50Adresse : Monsieur / Alexandre Daguet / Directeur de l’Ecole normale Porrentruy (canton de Berne) / en Suisse, avec sceaux de Paris (4 juin 1847) et de Porrentruy. Le verso de la dernière page porte également l’adresse de l’épistolière : Rue de la ­Cerisaie 25 près de l’Arsenal.[,] je regrette maintenant de n’avoir pas fait plutôt sa connaissance. N’importe je me le réserve pour l’avenir[,] comptant toujours me rapprocher plus ou moins de ma ville natale si même je ne viens pas m’y fixer définitivement n’onobstant ma peur des neiges tenaces.


J’ai lu avec intérêt, naturel à tous égards, votre article instructif de la Revue suisse qui me paraît très convenablement rédigée. Je voudrois que ­Fribourg fût capable de publier et de soutenir une pareille Feuille. Vous y êtes bien placé et je lui offrirai avec empressement des articles si je puis trouver des sujets qui lui conviennent et si j’ai du loisir51La veille, Eulalie donnait les précisions suivantes dans une lettre adressée à Augustin Eggis : « Il s’agit d’un projet d’impression du livre de mon père auquel il tenait le plus [Les Libres Méditations d’un solitaire inconnu], or cette impression ne pourra avoir lieu que dans le courant de l’hiver et ma présence est nécessaire pour les corrections d’épreuves. Le pis de l’affaire est que cette impression n’est rien moins qu’assurée et que je pourrais bien être trompée dans mon attente ce dont j’enragerais de toute mon âme, car un an de retard, c’est trop. » (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 27). Conformément à ses craintes, ce projet, qui retarde son déménagement hors de Paris, n’aboutira pas.
. Je vais être fort occupée cet hiver à parcourir les notes et manuscrits que mon père a laissés pour voir ce qu’il faudra sacrifier ou conserver et aussi à me préparer à quitter Paris au printemps prochain peut-être. Mais une fois décidément fixée, je pourrai grifonner un peu je suppose. Je tâcherai de voir Mr Wolfrath avant mon départ de Neuchâtel52La veille, elle écrivait à Augustin Eggis : « On me fait un triste tableau de Fribourg en ce moment. Il parait certain que l’on a exercé une sorte de vengeance contre la famille Schaller et qu’elle n’a été pour rien dans l’échauffourée de janvier. Mme V. parle avec beaucoup de dédain de cette ­tentative, elle nie formellement toute complicité. On aurait donc usé contre cette famille d’un arbitraire odieux. Loin d’avoir égard à l’honorable mémoire que le père a laissée. » (Ibid., p. 28). Dans une lettre antérieure à son cousin, datée du 13 février 1847, Eulalie affirmait avoir été informée des événements locaux par des journaux et « par un jeune fribourgeois fixé à Paris », sans doute Charles ­Morard. « Ce que je ne comprends pas, ajoutait-elle, c’est l’arrestation de plusieurs fribourgeois, tandis qu’il n’est pas, du moins à ma connaissance, qu’il se soit rien passé de sérieux dans votre ville. Je suppose donc que ces personnes sont seulement soupçonnées de connivence ou de sympathie avec les insurgés. […] Mad. Vicarino est bien maltraitée dans tout cela, ses trois frères en prison, son mari en fuite, sa maison fermée, elle, restée seule avec ses enfants, pauvre femme ! » (Ibid., p. 25). Sur ces événements, voir dans ce volume l’édition des lettres d’Élisa Vicarino à son fils Charles.
. Cependant je juge prudent de vous prier, pour le cas où je serois empêchée, ne devant rester au Bied que peu de jours, d’avoir l’obligeance de le remercier de ma part du désir qu’il veut bien manifester sous votre influence sans doute, et de lui exposer ma situation pour le moment. J’espère bien toutefois lui adresser quelque chose, tôt ou tard et plus ou moins, surtout si la feuille admet des Nouvelles d’une certaine étendue.


Hélas non, je n’ai pas vu le digne homme dont vous me parlez. Lorsque je suis à Fribourg, je ne songe qu’à m’enfoncer dans les bois et les ravins en femme sauvage que je suis. Pourtant je me reproche, d’après tout le bien que vous me dites du P. Girard, de ne m’être pas présentée chez lui pour rendre hommage à cette destinée honorable et malheureusement près de s’éteindre53Il s’agit du pape Pie IX, élu l’année précédente, et dont le pontificat se révèle à ses débuts un signe d’espoir pour les esprits libéraux.
. Je serai mieux avisée une autre fois. 


J’aimerais vous savoir à Lausanne [:] vous y seriez je présume plus agréablement, et comme il y a toujours quelque chose de personnel dans nos vœux, vous y seriez plus à ma portée.


La dame du Bied me charge de la rappeler gracieusement à votre souvenir et moi monsieur, et quelque peu cousin à ce qu’il paraît, je vous prie de croire à l’intérêt véritable que je prends à ce qui vous intéresse et au désir que j’ai d’être un jour votre voisine. Au revoir j’espère.


E. V. de Sénancour


28 sept.


Paris, rue de la Cerisaie 25


quartier de l’arsenal


6. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Paris, 3 juin 1847 54Voir supra, note 33.


3 Juin 47


On m’avoit fait espérer, monsieur, le plaisir de vous voir à Paris ce printemps mais selon le vieil adage l’homme propose et Dieu dispose[,] si toutefois Dieu se mêle de nos petites affaires[,] ce qui est prodigieusement mesquin pour lui. Moi de mon côté je comptois aller me fixer loin de Paris vers Avril[,] il n’en n’est rien et je me vois retenue ici pour un an encore pour un projet de publication pour mon père laquelle ne s’effectuera que dans le courant de l’hiver55Le 31 août 1848, soit plus d’une année plus tard, Eulalie signale à Étienne Eggis son projet d’aller habiter le canton de Vaud avec son frère (Jean-Jacques d’EGGIS, op. cit., p. 43).
.


Je suis d’ailleurs bien déconcertée dans mes vues. Le nouvel ordre de chose à Fribourg est rien moins que séduisant et votre lettre achève le tableau que m’en a fait Mad. V. Les malheurs de cette famille m’ont bien affligée. Il paraît que l’on a sévi contre elle sur le simple soupçon apparemment de sympathie pour les malencontreux insurgés de Janvier56Ces « liens de parenté » sont ceux entretenus avec Augustin Eggis et sa famille, à qui elle redit sans cesse son souhait de venir à Fribourg, en ­vacances, voire pour s’y établir définitivement.
. C’est parfaitement inique[,] c’est de l’arbitraire tout pur[,] c’est digne enfin des chroniques du bon vieux régime. Ce que cette famille a de mieux à faire en effet c’est de s’établir à Lausanne[,] j’y avois songé. D’un autre côté si tous les esprits éclairés et influents abandonnent Frib. cette ville restera indéfiniment embourbée. Il faudroit qu’un homme capable fût envoyé à notre brave pape57Le 23 avril 1848, Eulalie écrira à Étienne Eggis : « Il y a ici [à Paris] un jeune fribourgeois qui s’occupe de littérature, il ne sait comment vivre avec une femme et un enfant, il est réduit à faire des copies et il n’en a pas comme il voudrait. » (Ibid., p. 39).
 pour ­raffermir son bon vouloir et lui faire sentir en quoi tient l’agitation de la Suisse car on ne manquera pas de chercher à le circonvenir d’une autre part et de lui députer quelque langue dorée. C’est chose triste et souverainement choquante de voir ce pays troublé par une troupe d’intrigans qui embrouillent leurs intérêts avec ceux du ciel, soi disant.


Je regrette pour ma part que vous n’ayez pas accepté la proposition qui vous étoit offerte à ­Lausanne58Le contexte ne permet pas de déterminer si Eulalie fait allusion aux éditions corrigées qu’aurait préparées son père avant de mourir mais qui n’ont pas paru, ou à une impression récente d’une œuvre de Senancour. Le cas échéant, il ne pourrait pas s’agir de la réédition d’Obermann (version de 1840) chez Charpentier, qui n’est annoncée dans la Bibliographie de la France que le 25 ­septembre.
 car à défaut de Frib. dont le climat m’épouvante je songe au canton de Vaud ne pouvant renoncer à ma Suisse59Publiées pour la première fois en 1798, les ­Rêveries sur la nature primitive de l’homme, sur ses sensations, sur les moyens de bonheur qu’elles lui indiquent, sur le mode social qui conserverait le plus de ses forces primordiales ont été rééditées en 1833, sous une forme remaniée. L’appréciation attribuée à George Sand n’apparaît ni dans sa préface à Obermann ni dans aucun autre texte qu’on lui connaisse, mais elle a pu être formulée par oral, puisque les deux écrivains se sont rencontrés à quelques reprises.
. La passion des beaux sites ne s’affaiblit pas chez moi [:] je suis bien en cela la fille d’Oberman. J’aime beaucoup Frib. à cause des souvenirs d’enfance et parce que j’y ai encore quelques liens de parenté60Eulalie fait allusion au « Fils de Madelon », une nouvelle donnée à la Revue suisse de 1847. On y lit, à la page 341 (et non 346) : « Célestine remplissant les fonctions de cuisinière, avait peu de loisir pour entretenir Madelon […]. »
[,] rien ne m’y est étranger[,] c’est pour moi une patrie[,] on ne sauroit trouver d’ailleurs une ville mieux entourée de recoins pittoresques à ses portes[,] dans son intérieur même [;] c’est en cela aussi qu’elle plaisoit à mon père.


Mon frère songe à se fixer un jour du côté ­d’Arbois. Nous serions ainsi plus ou moins voisins. Je me plairois à compter sur votre visite[,] la distance qui nous sépareroit ne seroit pas infranchissable. Enfin vous avez préféré le séjour de Porrentruy à celui de Lausanne[,] si vous y avez une situation assurée un peu douce[,] si vous êtes bien entouré c’est là l’essentiel. Ceux qui ne comptent que sur leurs travaux littéraires comme Mr Morard ne sauroient vivre tranquilles. J’aurois voulu ­pouvoir lui être utile je n’ai pas réussi. Il y a [à] Paris une foule de concurrens pour le plus mince emploi61Eulalie a posé exactement la même question à Augustin Eggis le 13 février 1847 (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 26), signe d’une préoccupation réitérée pour l’imprimeur de L’Émulation.
.


Depuis longtemps je tiens en réserve un volume de mon père pour vous l’envoyer lorsqu’une occasion se présentera. Je vois qu’il faudra recourir à la voie ordinaire. Malheureusement ce volume n’est pas de l’édition nouvelle et corrigée62Adresse : Monsieur / Alexandre Daguet / poste restante à / Fribourg en Suisse, avec sceau de ­Paris (7 décembre 1848).
. Je suis un peu au dépourvu d’exempl[aires] des éditions récentes. Je me trouve obligée de conserver ceux que je possède en cas d’édition nouvelle ou autres. Les Rêveries n’ont pas eu le retentissement ­d’Oberm[ann] cependant quelques esprits supérieurs comme G. Sand lui donnent la préférence63En 1848, Daguet est appelé par le gouvernement libéral à prendre la direction de la nouvelle École cantonale. Il participe à une réflexion pédagogique dont il consigne les options dominantes dans un opuscule publié l’année même chez l’imprimeur Schmid : Quelques idées pour la réorganisation de l’instruction publique dans le canton de Fribourg. Sur cette nomination, voir la lettre d’Élisa Vicarino à son époux Jean-Baptiste du 21 août 1848, éditée dans ce volume.
.


Je joints à ma lettre une page écrite de la main de mon père ainsi que vous avez voulu m’en témoigner le désir.


Avez-vous des nouvelles du Colonel Daguet ? Si vous lui écrivez veuillez me rappeler à son souvenir et dire à Mad. Vicarino que je suis bien préocupée d’elle et que je désire fort apprendre un changement favorable dans sa situation.


Je suis vraiment flattée monsieur de voir un ­Daguet honorer son nom comme vous le faites et je lis toujours avec empressement vos pages érudites. Vous avez sans doute l’avantage, à cette distance, de corriger vos épreuves. Dans une moitié d’article il y a une faute d’impression assez désagréable c’est le mot cuisinière au lieu de caissier (p. 346)64Expression attribuée à lord Lockart, ambassadeur d’Angleterre sous Louis XIV, à qui l’on avait demandé s’il tenait pour la monarchie ou pour la république. L’anecdote est rapportée notamment dans l’Histoire de France d’Anquetil (Paris, Bureau des publications illustrées, 1842, t. IV, p. 145). Eulalie fait allusion aux événements de 1848, qu’elle narre dans les lettres à Augustin ­Eggis, et plus précisément à l’avènement de Louis-­Napoléon ­Bonaparte. Celui-ci, « le plus triste des prétendants » selon une lettre à son cousin du 6 novembre (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 44), est élu président de la République quatre jours plus tard, le 10 décembre.
 L’Emulation m’en a fait de cruelles. Que devient ce pauvre Mr Schmid65Dans une lettre à son époux Jean-Baptiste du 21 août 1848 (éditée dans ce volume), Élisa ­Vicarino rapporte la naissance à Porrentruy du petit ­Fernand Daguet (1848-1851), deuxième enfant de la famille, à l’accouchement duquel elle a participé, et évoque les hésitations d’Alexandre ­Daguet à accepter son engagement à l’École cantonale de Fribourg, dont elle présente en détail le ­fonctionnement.
 ?


Recevez monsieur mes salutations empressées et toutes cordiales avec l’assurance de l’intérêt que je prends à ce qui vous touche.


E. V. de Sénancour.


7. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Paris, 6 décembre 1848 66Deux ans auparavant, alors qu’Étienne Eggis était collégien, l’éloignement de Porrentruy semblait compromettre la mise en relation du protégé ­d’Eulalie de Senancour avec Alexandre Daguet : « Si Mr. A. Daguet était directeur d’une école normale à Fribourg au lieu de l’être au loin, je le consulterais à cet égard pour voir s’il y aurait moyen d’arriver à une bonne position dans cette voie, et si cela entrait dans vos vues je lui recommanderais fortement Etienne et comme parent et comme ayant des dispositions réelles. S’il vient au printemps, comme il en montre l’intention, je lui en parlerai sérieusement, à moins que vous ne m’en détourniez, et je vous ferai part de sa réponse. » (Lettre à Augustin Eggis, 14 décembre 1846, dans Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 22). Mais à l’été suivant, cette éventualité a été ajournée : « Si l’année prochaine je vois Mr. A. Daguet je m’informerai si dans ses attributions, Etienne trouverait à se caser pour s’instruire d’abord et professer ensuite, si enfin cette carrière lui offrirait quelques ressources satisfaisantes. » (Lettre à Augustin Eggis, 15 août 1847,  ibid., p. 29). Entre-temps, Étienne Eggis est parti pour l’Allemagne. En mai et juin 1849, Daguet le conseillera et le recommandera auprès du directeur de l’Instruction publique, le conseiller d’État Julien Schaller (le frère d’Élisa Vicarino) pour l’obtention d’une bourse destinée à financer ses études à l’Université de Munich. Les liens entre Étienne Eggis et Daguet se poursuivront dans les années suivantes, au point que le professeur sera l’un des premiers avertis de son départ pour Paris, dans une lettre de juillet 1850 qu’il prie son correspondant de « communiquer […] à notre bonne cousine de S., à son arrivée à Fribourg » (citée par Philippe GODET dans son édition des Poésies de Étienne Eggis, Neuchâtel, Librairie A.-G. Berthoud, 1886, p. 22). Sur les liens entre Étienne Eggis et Eulalie de ­Senancour, nous renvoyons à l’étude de Jean RIME dans ce volume.


Paris 6 Déc. 48


Je vois avec plaisir monsieur et cousin que vous revenez dans votre ville qui est un abrégé de capitale et offre ainsi plus de ressources intellectuelles67Son cousin Augustin, père d’Étienne, qu’elle qualifie dans la suite de la lettre d’« artiste » sans doute en raison de sa formation musicale.
. Notre agreste Fribourg a certes son mérite bien qu’en hiver ce mérite soit enfoui sous la neige. Ce n’est pas au reste le seul mérite comprimé par les frimats. Enfin vous y retrouverez vos habitudes et de vieux amis[,] des camarades d’études avec lesquels on a de riants souvenirs à se retracer. Vous y verrai-je bientôt[,] c’est ce que je ne saurois me promettre pour ces temps livrés aux aventures[,] ces jours sans lendemain où l’on doit plus que jamais se dire comme certain anglois le très humble serviteur des événemens  68Eulalie exprimait déjà cette idée dans une lettre à Augustin Eggis du 28 mars 1848 : « […] il n’y a de républicains à Paris que des jeunes gens, les artistes et la partie turbulente du peuple. Les autres ne croient guère à un tel ordre de chose praticable en France où l’on n’a aucune des vertus républicaines, qui sont l’amour de l’ordre, le sang froid, la raison, la persévérance dans les idées et les goûts, ce qui distingue par exemple les Suisses. » (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 35).
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Votre petite famille s’est augmentée [:] c’est un grand intérêt dans la vie, un stimulant pour le courage69Ce tilleul célèbre, situé à proximité de l’hôtel de ville, commémorait la bataille de Morat (1476), remportée par les troupes helvétiques face à Charles le Téméraire. Selon une légende aux accents philhellènes propagée au XVIII1Voir Gustave MICHAUT, Senancour, ses amis et ses ennemis, Paris, Sansot, 1909 (où est éditée la notice biographique d’Eulalie de ­Senancour) ; ­Philippe GARIEL, « Une lettre inédite de George Sand à Eulalie de Senancour », Revue de littérature comparée, 15, 1935, p. 132-136 ; ­André ­MONGLOND, Le Mariage et la vieillesse de ­Senancour, Au château de ­Chupru, 1931 ; ID., « Le mariage de Senancour », dans Jeunesses, Paris, Grasset, 1933, p. 217-303. Plus récemment : Martin NICOULIN, « Au manoir d’Agy : paroles de pierres, miroirs de destins », dans Agy, une campagne pour l’ECAB, ­Fribourg, Établissement cantonal d’assurance des bâtiments et Service des biens culturels, 2006, 
p. 25-47. La Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg conserve, sous les cotes L 590 et Soc. Lect. H 1311, deux recueils artificiels contenant des manuscrits littéraires d’Eulalie de ­Senancour, dont certains autographes d’articles parus dans L’Émulation, la notice biographique et son supplément ainsi que plusieurs documents épistolaires, parmi lesquels l’ensemble (à une lettre près) de la correspondance d’Eulalie de Senancour à son cousin Augustin Eggis et au fils de celui-ci, le poète Étienne Eggis. S’y ajoute le recueil coté L 591, contenant divers documents imprimés ou manuscrits relatifs à Senancour père.
 siècle, un messager aurait couru de Morat à Fribourg pour annoncer la victoire des Suisses en agitant un rameau trouvé sur le champ de bataille, et l’arbre aurait pris racine.
. Vous aurez retrouvé Mad. Vicarino[,] Mr ­Berthold[,] le cousin Daguet plus satisfaits que par le passé. Ils vous auront accueilli à bras ouverts comme un homme en mesure de nettoyer les écuries d’Augias, grosse besogne… Rappelez moi au souvenir de ces amis je vous prie et veuillez leur transmettre mes félicitations. 


Notre jeune cousin Etienne s’est mis en communication avec vous ainsi qu’il m’en avoit exprimé le désir il y a deux ans70Leçon hypothétique. Le texte est effacé par la marque du sceau.
. Ce jeune homme donne des espérances [:] il a de l’aptitude du tact du goût et un vif désir de se distinguer. Ses lettres annoncent de l’intelligence et de la sensibilité[,] son cœur est excellent et je me suis attachée à lui parce qu’en outre il est le fils d’une cousine[,] femme intéressante morte à la fleur de l’âge. Elle et sa sœur se sont trouvées de bonne heure livrées à elles mêmes. Je n’ai pas cru devoir les renier parce qu’elles étoient tombées dans une position si inférieure. Pauvres enfans, ce n’étoit pas leur faute. Quant à Mr Eggis71Sur la carrière militaire de Florian de Senancour, voir Adolphe-Prosper D’EGGIS, « Étienne de Senancour au château de Tschupru », Étrennes fribourgeoises, 1924, p. 65, note 1. Avant d’être promu capitaine de la Garde municipale (1841), Florian de Senancour se ­distingua notamment dans l’armée coloniale.
 c’est un honnête homme qui soutient convenablement sa nombreuse famille par son travail. Ses procédés ont été constamment gracieux et mon frère aussi l’a vu avec plaisir[,] il est artiste par les bons côtés. Enfin cette famille m’intéresse. Etienne surtout en raison des dispositions qu’il montre. S’il n’atteint pas la gloire, ce qui est une grande affaire, ce sera du moins je l’espère un jeune homme distingué par son intelligence et la douceur de ses mœurs[,] bref il est de la famille Daguet.


Ce que je fais, monsieur ? je pousse des exclamations qui ne sont pas d’admiration je vous jure. Je vis dans la contemplation du grand drame et, comme les autres, dans l’attente de quelque nouveau grabuge. Je déplore l’incroyable disette d’hommes d’état vigoureux et surtout dignes de confiance[,] jamais peut-être l’Europe ne s’en est montrée aussi complètement dépourvue[,] tout semble en décadence et dans notre république je cherche vainement un nombre imposant de vrais républicains[,] je n’y vois guères que des dupes et d’effrontés jongleurs. Ne me parlez pas des grands amas d’hommes. Là on ne sait à qui on doit accorder sa sympathie et son vote. Les gens de bonne foi restent dans le doute[,] il n’y a que la passion qui est certaine d’y voir clair et qui avance brutalement à tort à travers[,] cela mène au succès ou à l’abîme… Votre Suisse est paisible elle est plus sage que ses voisins elle a cet avantage d’avoir des républicains de l’avant-veille72Eulalie de Senancour écrit distinctement ce chiffre ; or selon les lettres précédentes, elle habite au 25. À moins d’un déménagement dans la même rue qui nous serait inconnu, elle semble avoir fait une confusion avec le numéro 33, où son père avait un temps élu domicile. Voir ­Philippe GARIEL, « Une lettre inédite de George Sand à Eulalie de Senancour », art. cit., p. 135.
. Saluez pour moi le vénérable tilleul bien que son origine soit un peu contestée, c’est toujours une noble relique73Même si toutes les pièces de la correspondance n’ont pas été conservées, le trou de plus de deux ans dans les lettres conservées témoigne d’une interruption dans les échanges entre Eulalie de ­Senancour et Alexandre Daguet, ainsi qu’elle-même s’en inquiète dans une lettre à ­Augustin Eggis datée du 20 juillet 1849 (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 47). Mais une lettre à Étienne Eggis du 24 avril 1850 atteste que Daguet a écrit à Eulalie pour l’assurer qu’il aiderait l’aspirant poète (ibid., p. 52). Les communications ne s’améliorent pas pour autant : le 6 juin 1851, Eulalie se plaint à nouveau auprès de son cousin : « J’ai écrit à 
Mr. Daguet, il ne m’a pas répondu, je trouve le procédé un peu cavalier […]. » (Ibid., p. 63) On notera que la pièce suivante de la liasse conservée ne date que de 1853. Ces délais peuvent trouver une explication dans la disparition provisoire de L’Émulation, raison première des échanges.
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Soyez du nombre des citoyens heureux [de]74C’est au début de 1850 qu’Eulalie a déménagé à Nemours, ville choisie « parce qu’elle est sur la route de la Suisse, que par le chemin de fer on se rend à Paris en quatre heures, et que la campagne est agréable, variée et bien arrosée » (lettre à ­Augustin Eggis du 13 mars 1850, dans Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 48). 
Fribourg. Je serois bien satisfaite d’avoir comme vous des sapins à ma porte pour oublier dans la société des merles les lâchetés et la mauvaise foi des hommes.


Mon frère a profité du nombre de ses années de campagnes qui comptent double pour prendre sa retraite avant l’âge75Le texte est ici altéré par le pli du feuillet. On devine : « les nouvelles habitudes ».
. Il s’est fixé à 5 lieues de Paris ce qui fait que je le vois assez rarement. Toujours sensible à votre souvenir, il vous adresse ses complimens empressés. Recevez mes salutations amicales en attendant de meilleurs jours s’il en vient, qui me permettent de revoir mes bons fribourgeois.


E. de Sénancour


rue de la Cerisaie 3576Début du refrain d’une chanson populaire attribuée au comte de Bonneval, souvent citée voire parodiée dans les années 1840.


8. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Nemours, 6 février 1851 77Eulalie fait référence à ce que Roland Ruffieux a appelé la « phase jacobine » ayant succédé à la victoire des radicaux, dont le gouvernement est contesté par les conservateurs. En octobre 1850, Nicolas Carrard a tenté une première prise d’armes dans la Glâne, et il réitérera ses velléités d’insurrection en essayant, en vain, de prendre Fribourg le 22 mars 1851. Durant cette période, les chefs conservateurs « ne négligent aucun effort pour obtenir l’appui de la France » (Roland RUFFIEUX, « Le régime radical (1847-1856) », dans Histoire du canton de Fribourg, Fribourg, 1981, t. II, p. 843). Ces événements sont décrits de manière plus précise dans la lettre d’Eulalie à Augustin Eggis du 6 juin 1851.


Nemours78Élisabeth-Marie, née le 17 août 1850.
 6 Fév. 51


Bien que j’attendisse naturellement une lettre de vous mon cher fribourgeois je n’aurois pas autant tardé à vous écrire si j’avois eu quelque chose d’intéressant à vous communiquer mais je mène ici une véritable vie de campagnarde dont malgré mon amour des champs je commence à me lasser. Je regrette les théâtres et les soirées musicales de Paris. Quant à la société elle est par trop troublée maintenant par les dissentions politiques lesquelles tournent souvent à l’aigreur malgré la grâce des formes bien altérées par les […] habitudes79Les récents séjours fribourgeois d’Eulalie l’ont effectivement amenée à élargir le cercle de ses connaissances, ce dont les diverses évocations contenues dans la présente lettre font du reste état.
. La France est aujourd’hui une nation bâtarde[,] elle a perdu l’élégante courtoisie des mœurs monarchiques sans gagner une seule vertu républicaine. Elle n’a plus une physionomie qui lui soit propre[,] c’est un pêle-mêle où tout se heurte[,] une cacophonie à se boucher les oreilles et à travers tous ces désaccords et ces préocupations soucieuses on s’amuse on danse comme des enragés[,] chacun semble se dire [:] 


Nous n’avons qu’un temps à vivre


Amis passons-le gaîment80Nom d’une rivière traversant la Basse-Ville de ­Fribourg et de la vallée environnante, qui passait au XIX2Elles font partie du fonds Daguet/Favarger – du nom du petit-fils d’Alexandre Daguet, Pierre ­Favarger – déposé aux Archives de l’État de Neuchâtel, sous la cote S 29. Pour une présentation générale de l’épistolière, du destinataire et de L’Émulation, on renvoie à la contribution de ­Brigitte ­AIMONINO dans ce volume.
 siècle pour être pittoresque.
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Le françois au fond est encore françois. En cela je ne suis pas française et je ne vois rien qui dispose à la gaieté dans notre situation et celle de nos voisins[,] moi qu’on citoit pour ma gaieté, gaieté d’esprit, peut-être, mais de cœur rarement. Le seule moyen d’avoir de la gaieté de cœur c’est de n’avoir pas de cœur[,] or cela me paraît difficile à concilier. Je suis péniblement préocupée de la situation de notre Suisse. Certains journaux lui sont hostiles et la menacent sans cesse d’une sommation armée des puissans potentats très braves avec les petits. Ils auront ce lâche courage d’imposer à la Suisse un ordre de choses à leur convenance. Je crains pour le printemps une sorte d’invasion ou pour le moins un cordon sanitaire. Peut-être aussi n’avez-vous pas été assez prudens en laissant chez vous s’ourdir des trames par l’écume des conspirateurs qui se comportent partout de manière à perdre leur cause81Allusion probable aux jésuites ou aux conservateurs, battus par les radicaux réélus en janvier 1851. Eulalie ne croit pas si bien dire : la tentative du 22 mars lui donnera raison. Dans sa lettre du 6 juin 1851 à Augustin Eggis, elle évoque « ces messieurs que vous pourriez bien, ainsi que nous vous le disions, revoir installés parmi vous avant deux ans » (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 63). 
. Je vois des deux côtés abus[,] exagération[,] et il n’y a plus de lutte qu’entre les extrêmes. Peut-être se dévoreront-ils comme ces deux loups qui ne laissèrent sur le champ de bataille que leur queue. J’abandonne ce sujet déplaisant[,] je préfère de beaucoup me rappeler notre joyeuse réunion le jour d’un baptême[,] réunion à laquelle manquoit la plus intéressée[,] la plus méritante, celle qui avoit fait la grosse besogne. J’espère que le nouveau venu croît et prospère[,] que Madame Daguet est contente de son œuvre et vous fier du tout82Sur Nicolas Glasson (1817-1864), voir supra, note 23. Contributeur salué de la première Émulation, il est ensuite retenu par son engagement politique et sa formation d’avocat. Comme l’écrit Sébastien Julan (« Nicolas Glasson », dans L’Émulation, une revue au XIXe siècle, op. cit., p. 93), « Nicolas le poète s’efface au milieu du siècle devant Glasson le radical. […] Happé durant une décennie par le débat idéologique et perdu pour la littérature, le quarante-huitard ne livre plus qu’au compte-goutte des poésies restées en portefeuille ». Le 16 décembre 1850, Eulalie écrivait à Augustin Eggis : « Mr. Glasson à Fribourg pouvait aussi avoir des prétentions, il s’est sagement borné à rester sur le sol natal et à y occuper un emploi qui le fait vivre en famille. » (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 60). De son union avec Marie-Louise-Adélaïde Glasson est née une fille en 1850.
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Je prie mad. Daguet de croire que je n’ai point oublié ma promesse mais on m’a dit à la poste de Nemours qu’elle n’avoit pas la faculté d’envoyer des livres sous bande à l’étranger. Cet envoi ne peut s’effectuer qu’à Paris où j’irai peut-être en Avril. Autrement je serai obligée d’aller moi-même vous porter ces volumes. Sérieusement cela n’est pas impossible mais d’ici là que d’obstacles peuvent surgir. Fribourg redouble d’attraits pour moi depuis que le cercle de mes relations s’est étendu83Cette « Madame Gendre », qui n’a pas pu être identifiée, est mentionnée dans une lettre à ­Augustin Eggis datée du 19 janvier 1952 pour son « état de santé inquiétant » (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 67). Augustin informe sa cousine le 3 mars 1853 qu’elle est « dangereusement malade » et qu’« on désespère de la sauver » (ibid., p. 94).
. Je voudrois vivre au milieu de vos sapins. Nous avons ici des pins parmi des amas de roches. Je les aime principalement parce qu’ils me rappelent les sapins ­fribourgeois.


Je suppose que vous êtes content de votre hiver. Il déploie ici un luxe de soleil inouï. J’espère que vous vous en ressentez à Frib. et que vous allez arracher vos pruniers qui ne rapportent jamais pour les remplacer par des orangers et des oliviers. Ah pour le coup je déserte Nemours et prends mon vol vers le Gotheron84Allusion possible au docteur Berchtold (voir supra, note 45), chancelier d’État entre 1847 et 1852. Mais à propos de celui qu’elle appelle ailleurs « l’aimable docteur», la formule étonne.
. A présent que ces messieurs que vous savez n’y sont plus je ne reproche à Frib. que ses hivers sans fins et encore je ne réponds point de ne pas y aller planter mes pénates[,] je ne puis me défendre d’y songer toujours[,] néanmoins il y a bien lieu de craindre de la voir bientôt peuplée de revenans  85Le brouillon de la lettre alors la plus récente ­d’Augustin date de juillet 1850 ; il y est justement question du séjour que doit faire Eulalie durant cet été-là (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 57).
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Vous voudrez bien me donner des nouvelles de mad. Vicarino et être l’interprète des sentimens que je lui ai voués. C’est une bonne et aimable femme. Elle a beaucoup plu aussi à mon frère. Vous êtes tous un peu des miens et je considère madame ­Daguet comme une heureuse acquisition.


Mr Glasson a-t-il renoncé à la poésie [?] ce seroit dommage mais souvent lorsque la famille arrive la poésie s’en va86Daguet conserve son poste à l’École cantonale.
. C’est une bégueule qui ne trouve à vivre que dans les nuages. Si jamais je revois votre ami je lui demanderai une répétition de sa scène fribourgeoise qu’il récite à merveille.


Rencontrez-vous quelquefois Mad. Gendre87Le libéral Hubert Charles, qui s’est rallié les conservateurs modérés pour contrecarrer le zèle du gouvernement radical, a succédé à Julien Schaller au Conseil national en 1852 et il vient d’intégrer le Grand Conseil en janvier 1853. Ce déplacement des équilibres politiques explique peut-être la crainte que manifeste Eulalie pour la pérennité du poste d’Alexandre Daguet.
 ? La situation de cette dame ne peut qu’inspirer de l’intérêt aux gens de cœur. Aussi je l’ai entendue avec plaisir témoigner de la reconnaissance pour vos obligeans procédés à son égard.


Veuillez me dire ce que vous pensez de l’avenir prochain de la Suisse dans ce fâcheux état de choses et me parler de ce qui vous touche personnellement de vos travaux[,] de vos espérances etc. etc. Ne m’oubliez pas je vous prie auprès du colonel Daguet lorsque vous le rencontrerez. Quant au chancellier88Allusion à l’insurrection de Milan du 6 février 1853, dont l’échec est imputé au manque de préparation. La participation des mouvements prolétaires à cet épisode du Risorgimento explique peut-être les réticences de la libérale Eulalie. Les Suisses soutenaient la Lombardie face à l’Autriche. Après cette tentative de renversement, le feld-maréchal autrichien Radetzky a ordonné l’expulsion des Tessinois du royaume lombard-vénitien (Sandro GUZZI-HEEB, article « Lombardie », ­Dictionnaire historique de la Suisse).
 je crois que vous ne le voyez plus.


Nous n’avons pas de nouvelles de Mr Eggis depuis notre départ89Les relations entre l’imprimeur Louis-Joseph Schmid et les rédacteurs de L’Émulation paraissent de plus en plus tendues en 1853. L’imprimeur semble notamment assez réticent à l’idée d’envoyer des exemplaires gratuits de la revue à titre publicitaire. Par ailleurs, Eulalie de Senancour n’est pas la seule rédactrice à se plaindre auprès de Daguet de ne pas recevoir les numéros dans lesquels sa signature apparaît. Voir Jean-Maurice ULDRY, op. cit., p. 67 et 164.
. Seroit-il malade ? Ce silence nous inquiète.


Mon frère se rappelle avec empressement à votre souvenir et moi je vous prie de me ­conserver amicalement le vôtre et de ne pas tarder à me répondre. Puissiez-vous n’avoir à me donner que de bonnes nouvelles de toute la famille et aussi des autres personnes qui m’intéressent. Je prie madame Daguet de recevoir mes civilités bien particulières.


Votre affectionnée fribourgoise de Nemours


E. de Sénancour


A Nemours rue des Saussaies 


(Seine et Marne)


9. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Nemours, 19 février [1853]

Nemours 19 fév.


(Seine et Marne)


Mon bon et cher fribourgeois


Je saisis une occasion de vous faire parvenir ces quelques lignes parce que je désire bien savoir si vous avez conservé votre position ou si, en la perdant, vous avez trouvé une compensation à votre gré90Elle déménagera au 216, rue Grande à ­Fontainebleau, où elle vivra jusqu’à sa mort en 1876.
. Je regretterois bien de quitter Frib. sans être rassurée à cet égard. Je serois à la fois peinée et révoltée qu’on vous eût ôté d’un poste où vous étiez si bien à votre place mais je sais qu’il ne faut point se reposer sur ses titres. Outre votre situation particulière je ne serois pas fâchée aussi de connaître la situation politique de notre Frib.91Probablement l’article « Souvenirs de voyage. Le canton de Fribourg » qui sera publié dans le ­Journal des dames de juin et juillet 1853 (voir infra, note 101). L’article fait l’éloge de Fribourg et pourfend la modernité industrielle, mais ne se montre pas directement virulent à l’égard de la politique française, à tout le moins dans la version publiée.
 J’ai vu avec bien du déplaisir que des Suisses se sont compromis dans l’échauffourée de Milan, tentative véritablement insensée dans l’état des choses92Le docteur Berchtold, déjà mentionné à ­plusieurs reprises.
. Pourquoi faut-il qu’il y ait, même parmi vous, des écervelés qui semblent s’attacher à donner des prétextes pour vous molester. Je crains qu’à la fin on ne vous joue de mauvais tours et que l’Autriche ne soit tentée de s’arrondir avec le Tessin qui est trop à sa portée. Ce canton est un peu italien : il doit se distinguer des autres par le manque de jugement et de sang froid.


J’espère que votre famille est en bon état et que Madame Daguet a conservé ainsi que vous son teint fleuri. Nous avons joui d’une bien douce température jusqu’à la fin de Janvier mais depuis une huitaine de jours nous avons des gelées par le vent nord-est qui sans doute se montre plus aigre chez vous, je le crains. 


D’où vient que Mr Schmid se dispense de m’envoyer l’Emulation 93Sur les intermittences épistolaires de Daguet, voir supra, note 73. Le 7 juillet, Augustin Eggis annonçait à Eulalie l’arrivée imminente de la lettre tant attendue : « Mr. Daguet m’a dit qu’il vous avait écrit. » (Jean-Jacques D’EGGIS, op. cit., p. 73).
 ? Je devois supposer qu’il auroit cette attention puisque je donne des articles. C’est par temps sans cérémonie. Il compte peut-être me les remettre à Frib. mais il est assez douteux d’ailleurs que je fasse ce voyage cette année. J’aurai à changer de demeure, si ce n’est de lieu, vers la fin de Juin94Sur Le Confédéré, fondé en 1848, voir le mémoire de Cédric KRATTINGER, L’Idéologie de Georges-Joseph Schmitt diffusée dans « Le ­Confédéré » de Fribourg (1854-1869). Entre radicalisme républicain et socialisme associationniste, Université de Fribourg, 1997. Le « N. » désigne Le Narrateur fribourgeois, qui paraît entre 1840 et 1855.
. J’aime à lire l’Emulation pour me retrouver avec mes fribourgeois. Si l’éditeur trouve encore trop onéreux de m’envoyer tous les numéros qu’il me fasse parvenir au moins ceux où j’ai une insertion. Je crains bien que vous ne puissiez me donner de bonnes nouvelles de ce malheureux homme. Quelle position que la sienne durant tant d’années. 


J’ai envoyé naguère à un Journal de Paris un nouvel article sur Frib. que je fais valoir de mon mieux sous les rapports intellectuels et artistiques. Vous y êtes cité mais comme j’aborde des questions politiques je crains que sous ce régime on n’ose l’insérer. Je n’en sais rien encore95Allusion à l’insurrection Carrard contre les autorités radicales de Fribourg en 1853. Durant le siège de l’École cantonale, Daguet a été emprisonné par les assaillants pour leur fournir des munitions et du vin. Il s’est ensuite enfui avec un déserteur grâce à une corde. Eulalie a pu lire plusieurs relations des événements dans les journaux fribourgeois, mais elle a sans doute pris connaissance du rapport rédigé par Alexandre Daguet lui-même quelques jours plus tard, publié dans Le ­Narrateur fribourgeois du 17 mai et dans Le Confédéré du 21 mai (voir, dans ce volume, l’annotation de la lettre d’Élisa Vicarino à sa fille Thérèse du 28 avril 1853). La comparaison du lieu avec la géographie romaine fait référence à la situation proéminente du collège Saint-Michel, mais également aux révoltes plébéiennes dont l’Aventin avait été le théâtre durant l’Antiquité.
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Veuillez dans l’occasion présenter mes amicales civilités chez l’aimable docteur96Le carabinier Melchior Elsener, mort durant l’insurrection du 22 avril du côté de la garde civique, « laisse une veuve et huit enfants », écrit Le ­Confédéré du 26 avril 1853, ce qui fait dix victimes au total. Une souscription a été ouverte en faveur de la veuve et des orphelins.
 et 
mad. ­Vicarino que j’ai trop peu vue durant mon dernier séjour parmi vous. Vous serez bien aimable de me rendre compte des santés qui m’intéressent, des vôtres particulièrement.


Votre affectionnée frib. de Nemours.


10. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Fontainebleau, 11-12 juillet 1853

Fontainebleau le 11 Juillet 53


Il est bien vrai, mon cher cousin, que j’étois fort scandalisée de votre long très long silence. C’étoit pour moi de l’inexplicable et c’est encore de l’inexpliqué97Le chanoine Étienne Perroulaz, aumônier de l’École cantonale, a transmis à la garde civique la demande de reddition des insurgés à l’issue du combat. Le colonel Charles Gerbex, directeur général des postes fribourgeoises, a dirigé ladite garde civique qui a vaincu l’insurrection ­conservatrice.
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Que vos divers envois aient manqué c’est ce qui ne se comprend point. L’Emulation, recueil purement littéraire, ne sauroit être mis à l’index à notre frontière. Passe encore pour le Confédéré et le N.98Les positions modérées du libéral Hubert Charles le font accuser de trahison par le gouvernement radical, qui lui a imposé en 1852 une détention préventive pour l’empêcher de présider l’assemblée de Posieux. Eulalie fait allusion à un incident survenu durant une élection pour le Conseil national tenue à Bulle le 26 juin 1853 : alors qu’Hubert Charles, nommé scrutateur malgré les contestations dont il faisait l’objet, retardait manifestement le décompte des voix, « il y eut explosion » et « une grêle de coups fondit sur lui, il fut blessé à la tête » avant d’être protégé par le préfet Perrier 
(Le Confédéré, 29 juin 1853).
 et pourtant j’ai reçu, à diverses reprises, trois de ces journaux à la fois que Mr Eggis a eu l’aimable attention de m’envoyer sachant combien m’intéresse tout ce qui concerne Frib. Et en effet j’ai eu ainsi de vos nouvelles, ce qui m’importoit, vous sachant fort exposé sur votre Mont-Aventin. Les assaillans se sont bornés à vider vos tonneaux pour retremper leur courage. C’est ce que les insurgés de toutes couleurs ne négligent jamais, et en cela seulement, il y a accord de principe. Mais quel émoi pour madame Daguet et ses enfans. Enfin les plaies sont fermées, les bosses applaties99Rival malheureux de Louis Bonaparte à la présidence de la république, Cavagnac refuse de lui prêter serment après le coup d’État du 2 décembre 1851.
. Hélas il n’en est pas de même pour ce pauvre Mr ­Elsener que le sort semble avoir choisi pour faire d’un coup, dix victoires100Joseph-Marie-François Clair Favre de Longry, époux de Marie-Angélique Daguet (1775-1849), est mort en 1793. La deuxième sœur de la mère d’Eulalie, Françoise-Marguerite (née en 1763), avait épousé en 1788 un certain Philippe-Antoine Jouffroy de Gonsans, ce qui fait dire à Eulalie dans une notice manuscrite sur son père conservée à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg : « Il est à remarquer que deux autres sœurs de ma mère épousèrent des émigrés français. Toutes [les trois] parurent faire des mariages très favorables, toutes s’en trouvèrent fort mal. » (Document reproduit dans Gustave MICHAUT, op. cit., p. 79). Toutefois, la date de leur mariage inspire à Tobie de Raemy la réflexion que, techniquement, « de Gonsans n’était […] pas un émigré » (L’Émigration française dans le canton de Fribourg (1789-1798), Fribourg, Imprimerie Fragnière, 
coll. « Archives de la Société d’histoire du canton de Fribourg », 1935, p. 166). Sur « notre parent le colonel », voir supra, note 31.
. C’est fatal, c’est affreux. Notre chanoine, d’agréable mémoire, s’est bien comporté et aussi le Lieut. Gervex qui est je crois, le directeur de la poste101Cet article intitulé « Souvenirs de voyage. Le canton de Fribourg » a paru dans le Journal des dames auquel collabore régulièrement Eulalie, dans les numéros de juin et juillet 1853, p. 300-307 et 333-336. Il est repris dans ­L’Émulation de juillet et septembre 1853, p. 202-209 et 270-275. L’éloge de ses amis fribourgeois est pour l’auteure une manière de mettre en évidence les progrès intellectuels réalisés à Fribourg durant les premières décennies du XIX3Selon les décomptes de Jean-Maurice ULDRY (L’Émulation, 1841-46 / 1852-56. Analyse de la première revue culturelle fribourgeoise, mémoire de licence, Université de Fribourg, 2003, p. 177), elle figure au cinquième rang des collaborateurs en nombre de pages imprimées dans la revue, derrière Alexandre Daguet (de loin le plus prolifique), Jean Berchtold, Charles de Schaller (très actif les deux premières années, avant sa mort) et Cyprien Ayer. Elle est même quatrième en nombre de numéros où sa signature apparaît. Sa contribution est ainsi du même ordre, en termes quantitatifs, que celle d’un Louis Bornet ou d’un Pierre Sciobéret.
 siècle : « Trois historiens, MM. A. Daguet, Berchtold et le curé Meyer se distinguèrent par leurs recherches érudites ; un poëte, M. Glasson, fit entendre sa muse pastorale, essentiellement fribourgeoise par le sujet de ses tableaux, et aujourd’hui M. Bornet traite avec sagacité les questions sociales les plus ardues dans une feuille mensuelle fort convenablement rédigée par M. Daguet. » (p. 205). L’historien Berchtold n’est autre que le docteur ami d’Eulalie. Cette valorisation de la culture locale est renforcée par la suppression, dans ­L’Émulation, de six paragraphes plus critiques à l’égard du comportement des Fribourgeois et sur le retour prophétisé des conservateurs au pouvoir (voir la version du Journal des dames, p. 305-306). Dans L’Émulation d’avril 1854 
(p. 103), ­Daguet dit de cet article : « Les souvenirs de voyage qu’elle a publiés dans le Journal des Dames et que ­l’Emulation a eu soin de reproduire, étaient destinés à venger notre pays des ridicules récits d’Alexandre Dumas et des menteries intéressées de certains pamphlétaires de l’école de 
M. ­Crétineau. » En effet, Eulalie de ­Senancour y relève les inexactitudes géographiques des ­Impressions de voyage de Dumas.
. Les braves sont généralement humains et généreux. Je serai toujours heureuse de voir un fribourgeois faire honneur à sa ville par sa conduite. D’un autre côté l’attentat, heureusement avorté, contre Mr Charles, me consterne. Honte à ces sauvages, comme vous les appelez justement, il ne devroit y avoir parmi vous qu’un cri contre ces hommes d’autant plus que si je ne me trompe, Mr Charles n’étoit point outré dans son opinion102Ce petit conte édifiant, publié dans la livraison de novembre 1852, apparaît à la table des matières sous la rubrique « Études de mœurs et ­nouvelles ».
. De pareils démocrates perdent leur cause, même celle de la liberté renfermée dans de justes limites, et de plus, ils se rendent ridicules en ne sachant pas accepter les conséquences de leurs principes lorsqu’elles ne leur sont point favorables car si le parti conservateur avoit la majorité à Bulle qu’auroient-ils à dire ? c’étoit loyal. Ce sont des démocrates inconsidérés. Les nôtres, du moins, se sont soumis à l’échec régulier du général Cavaignac103La correspondance contemporaine d’Élisa ­Vicarino avec sa fille Thérèse témoigne d’une ­maladie nécessitant une cure à Kriegstetten.
. Votre gouvernement est donc tombé entre les mains des exaltés ? S’ils se laissent entraîner à des actes de violence ils serviront parfaitement la cause de leurs adversaires. Peut-être même sont-ils excités à faire des sottises… ce sont des aveugles[,] des écervelés. Mais au reste je ne puis guère juger de la marche actuelle de votre gouvernement depuis mon départ : je sais seulement que le Conseil fédéral, à Berne, vient d’annuler quelques uns de ses actes, et cela, je le crains bien sous l’influence de l’étranger.


Laissez moisir aux archives le testament signé Favre il n’est certainement pas de mon père qui avoit à peine 22 ans à l’époque indiquée. Sa ruine n’étoit point consommée et sans doute il ne songeoit point à mourir. Ce testament doit être d’un de mes oncles bien jeune alors aussi, mais joueur et dissipateur. Voici d’où vient l’erreur : le chevalier Favre de Longry, émigré, avoit épousé une sœur de ma mère. Je vois maintenant qu’il étoit de bonne foi lorsqu’il écrivit de Berne à sa femme que dans sa position désespérée il vouloit recourir à la ressource suprême, le suicide. Mon père par égard pour sa belle sœur, courut à Berne et apporta 40 ou 50 louis à son beau frère qu’il ramena auprès de sa femme. C’est ainsi sans doute que cet oncle aura écrit ses dernières volontés et signé seulement Favre laissant de côté, comme les autres, son nom féodal. Chose assez singulière, les trois sœurs avoient épousé des françois à l’époque de l’émigration, mariages favorables en apparence mais malheureux par le fait puisque tous trois ont plus ou moins perdu leur fortune. Ce qui m’étonne, c’est que notre parent le colonel, n’ait pas connu ce nom de Favre[,] il est vrai que ma tante ne le portait plus depuis longtemps et n’était connue que sous le nom de Longry104L’Histoire de la nation suisse d’après les principaux écrivains nationaux et quelques sources originales a été éditée à Fribourg en deux volumes chez l’imprimeur Galley (1850-1853).
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Quitter Fribourg doit vous être pénible à tous égards. A votre place j’attendrois… à moins qu’une bonne occasion ne se présente et alors ce seroit le plus sûr mais ce n’est pas le cas je pense de faire un sacrifice. L’ordre des choses qui surgira presque sûrement, en raison de la situation générale de ­l’Europe, vous tiendra compte de votre modération, de vos efforts pour rétablir la concorde par une juste répartition des droits, à moins qu’il ne tombe aussi dans les exagérations et dans les vieilles ornières, ce qui est un peu à craindre alors il se préparera encore de mauvais jours. Voilà comment on n’obtient jamais rien de stable.


La première partie d’un article sur Frib. où vous êtes cité comme historien de mérite et rédacteur de l’Emulation, a paru le 15 juin. 
M.M. Glasson ­Berchtold Bornet etc. y sont aussi nommés favorablement. Si je vais à Frib. je vous la ­communiquerai105L’adresse et cette dernière phrase sont ­inscrites le long de la marge gauche.
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Vous me feriez plaisir de m’envoyer du moins le numéro où se trouve Jean Pierre et Paul  106Eulalie fait ici référence à la dernière partie, « Études politiques et sociales », du compte rendu établi par Daguet des travaux de la Société d’études de Fribourg entre 1838 et 1854. Voir en particulier la livraison de mars 1854, p. 73-75.
. Vous ne me dites rien de la déplorable situation de ­l’Editeur. Elle est digne d’intérêt car ce malheureux homme épuisé par la souffrance travaille toujours pour ­soutenir sa famille. Nous venons de quitter ­Nemours où mon frère se déplaisoit souverainement [;] je ne m’y amusois guère[,] cependant je regrette ses campagnes bien arrosées car à ­Fontainebleau, ville vraiment royale du reste, les eaux vives manquent, bien que le nom de cette ville tire son origine de Fontaine belle eau.


Se peut-il que Mad. Vicarino soit menacée de perdre la vue107Allusion à l’instauration par la France de la République helvétique.
 ? Quelle triste nouvelle ! il en pleut…


Quoi qu’il en soit je vous remercie de m’avoir donné un témoignage de souvenir et d’amitié au milieu de vos soucis et de vos travaux. Je voudrois vous savoir le bonheur que vous méritez pour vos études la bonté de votre cœur et l’équité de vos sentimens.


Je serois bien charmée de recevoir le second vol. de votre histoire des Suisses108« Chronique musicale », L’Émulation, décembre 1853, p. 369-375. Eulalie, qui cite le titre de l’article en usant d’un étonnant anglicisme, a sans doute apprécié dans ces pages la mise en valeur de son cousin Eggis, directeur des musiques militaires, dont l’activité relève le niveau d’une ville où la vie musicale est tombée en léthargie. Albert Cuony est évoqué dans la lettre d’Élisa ­Vicarino à sa fille Thérèse du 17 décembre 1852.
 : il m’intéresse à plusieurs titres.


Ma lettre ayant été interrompue hier je puis vous dire aujourd’hui que je serai peut-être à Frib. vers la fin de Juillet. Si je ne m’y trouve pas dans les premiers jours du mois suivant, c’est que j’aurai pris une autre direction. Mais j’ai tant de peine à renoncer à ma chère Suisse !... Cette nuit même j’ai rêvé lac et montagne et alors la tête me tourne et je redeviens ingratte envers des amis qui m’appellent tous les ans d’un autre côté, mais rien ne peut remplacer mon Frib. Là, seulement, je me sens chez moi c’est une patrie de cœur. 


Avec cet espoir de vous revoir bientôt, je termine en vous saluant très amicalement et en embrassant affectueusement mad. Daguet que j’aime aussi. Veuillez le lui dire et croire à tout l’intérêt que je prends à ce qui vous touche.


Eulalie de Senancour


Grande rue n. 216 à Fontainebleau (Seine et Marne)


Ayez l’obligeance de me rappeler au souvenir de mad. Vicarino et de monsieur et mad. ­Berchtold109L’Émulation, septembre 1853, p. 275-280. La notice de Bornet est précisément une réplique à la première partie de l’article consacré à ­Fribourg par Eulalie, dans laquelle elle constate que le canton n’a pas connu de peintres dignes de ce nom. La synthèse présentée dans ces pages s’attache à prouver le contraire, en s’appuyant sur les exemples anciens de Fries et Wuilleret, pour aboutir aux artistes contemporains.
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11. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Fontainebleau, 20 novembre 1854

Fontainebleau 20 Nov. 54


Mon digne Suisse


Lorsque j’ai quitté Frib. le 28 sept. je vous ai laissé à mon grand déplaisir assez sérieusement malade et depuis je n’ai point eu de vos nouvelles n’ayant encore reçu aucune lettre de votre ville. Je désire être rassurée sur l’état actuel de votre santé et bien que vous soyez fort occupé j’espère avoir de vous un mot seulement de réponse. Vous êtes trop utile à votre pays par votre caractère et votre talent pour qu’on ne tienne pas essentiellement à vous. Faites un peu trêve à vos études si votre santé en souffre. L’air pur ne vous manque pas sur votre sommet[,] c’est plutôt le repos. En vous relisant ces jours-ci plus posément qu’à Frib. l’intérêt que je vous porte a été surexcité et ma paresse domptée. C’est une vieille habitude, chez moi, de m’attacher à ceux que je considère. Ne vous étonnez donc pas de l’appel que je vous fais.


J’ai relu avec une profonde sympathie vos objections, dans l’Emulation de Mars[,] contre la centralisation évoquée en Suisse par quelques esprits qui ne voient qu’une face des choses110« Égoïsme et Pitié. Quelque réflexions sur l’utilité et la tendance des sociétés zoophiles », L’Émulation, novembre 1853, p. 321-335 et ­juillet 1854, p. 194-208, plaidoyer en faveur de la ­compassion pour les animaux, fondement de la charité ­humaine.
. C’est parfaitement dit et senti ainsi que votre juste répulsion pour toute intervention de l’étranger dans vos débats intérieurs. De tels secours sont toujours payés trop cher. Tendre la main aux dragons pour les introduire dans son pays c’est le leur livrer ; on l’a vu en 1798111Louis Dupasquier, originaire de Bulle et directeur du collège de Porrentruy, donne en novembre 1853 un compte rendu du second volume de l’Histoire de la nation suisse d’Alexandre ­Daguet, p. 340-348. Le Genevois Antoine ­Verchère est très présent dans le catalogue récapitulatif des poésies publiées en 1853 et 1854. Mais l’abréviation « V. » pourrait tout aussi bien désigner ­Napoléon Vernier, qui collabore à la revue depuis 1846. En revanche, « Sc. » renvoie de toute évidence à Pierre Sciobéret, l’un des auteurs les plus réguliers dans la seconde série de ­L’Émulation. Au nombre des diverses pièces poétiques dédiées à Alexandre Daguet par les collaborateurs de la revue figure l’hommage du Valaisan Charles-Louis de Bons intitulé « Un historien suisse », août 1854, p. 251-255.
. Voilà où mène la passion qui veut triompher à tout prix. Il faut que les partis sachent se faire une majorité par la persuasion[,] par la satisfaction des intérêts légitimes et se la maintenir par la modération et l’équité. Dans toutes ces questions graves vous [vous] montrez invariablement un patriotique vrai[,] digne et sagace. Un jour viendra où la patrie vous citera comme une autorité respectable, où pleine justice vous sera rendue. Mais vous savez la condition[,] ce bénéfice n’est guère accordé qu’aux trépassés. C’est donc un honneur que je vous souhaite pour le plus tard possible.


Comme à moitié fribourgeoise par la loi de la nature, la publication de votre Feuille me flatte réellement. Sous votre impression si sage si mesurée elle fait honneur au canton. Vous avez un certain nombre de collaborateurs distingués. J’ai lu avec un grand plaisir la Chronicle musicale de Mr Cuony112Aux élections fédérales du 29 octobre 1854, les libéraux centristes augmentent le nombre de suffrages obtenus, mais stagnent en nombre de sièges, alors que la gauche radicale renforce sa prédominance au détriment des conservateurs. Toutefois, dans le canton de Fribourg, les radicaux perdent leurs cinq sièges au Conseil national au profit des libéraux (deux) et des ­conservateurs (trois).
 ; Un mot sur la peinture de Mr Bornet113Tout ce passage fait allusion aux prodromes de la guerre de Crimée : les intérêts économiques qui sont en jeu sont mêlés à une rivalité entre catholiques romains et orthodoxes pour la garde des lieux saints.
 ; l’article si utile de Mr Berchtold Egoïsme et Pitié 114Raton est le nom du chat qui, dans la fable de La Fontaine, tire les marrons du feu (Fables, IX, 5, « Le singe et le chat »).
. Vous avez un autre bon écrivain, Mr L. Dupasquier[,] il en est d’autres encore. Des noms se font remarquer également en poésie, M.M. V. et Sc. et enfin vous avez inspiré à Mr de Bons des vers d’un jet facile et entraînant115Il s’agit de la recension des deux nouvelles Le Dernier Tircis et Dans cent ans, dont vient de paraître la seconde édition en 1854, dans la « Bibliothèque choisie d’écrivains suisses ». Le texte d’Eulalie, intitulé « Histoires périlleuses », figure sous la rubrique « Revue bibliographique » dans la livraison de décembre 1854, p. 367-369.
. La population de Fontainebl. n’est pas moindre que celle de Frib. eh bien on a tenté, m’a-t-on dit, de rendre un peu littéraire une feuille d’avis. Jamais on n’a pu obtenir un concours ­suffisant. Paris absorbe tout.


J’ai appris avec une vive satisfaction que les démocrates modérés avoient obtenu généralement la majorité dans les dernières élections en Suisse116« Blonde et Brune », sorte de nouvelle épistolaire d’intonation satirique, est publié dans la livraison d’août 1854, p. 225-236 ; « Rousse et Noire », qui en constitue la suite sous la forme du journal d’un des deux épistoliers, ouvre le numéro de septembre, p. 257-263.
. Ce résultat assure votre position particulière et c’est un bonheur à tous égards. Il importe que le pays ne donne aucun prétexte contre lui, et cela en raison des nuages qui pointent à l’horizon vers l’Orient. Quelques paroles lâchées par les enfans terribles d’un certain parti donnent lieu de croire que dans la lutte engagée par la Russie il ne s’agit pas simplement pour elle d’un agrandissement de territoire. L’absolutisme pourrait bien avoir en France des intelligences avec les jésuites etc. etc. qui reprennent partout racine sur notre sol117Après Alice (née en 1845) et Élisabeth (née en 1850), Laure Daguet donnera naissance à une troisième fille, Constance-Thérèse, le 25 novembre 1854. Leur frère Fernand (né en 1848) est mort le 31 décembre 1851.
. Nous devons cette étrange reculade aux nigauds mêlés aux fourbes qui ont fait la révolution de février car dans les questions sérieuses la nation spirituelle se montre parfois passablement bête. Croyez bien que ce ne sont pas les républicains tout seuls qui ont opéré cette sotte besogne[,] ils étaient destinés à jouer le rôle de Raton118Les élections cantonales du 7 décembre 1856 ont ramené les conservateurs au pouvoir. La défaite des radicaux est écrasante, mais la nouvelle majorité résulte d’une coalition composée pour partie d’anciens libéraux, de radicaux convertis ou de conservateurs modérés. Suite à ces élections, Daguet a dû quitter son poste.
. Je ne sais comment l’histoire expliquera la chose mais on entrevoit fort bien quelles roueries ont été mises en œuvre pour la préparer et nous amener où nous en serons peut-être tous si les alliés venoient à éprouver un échec grave. Il est donc bien apropos que la Suisse s’observe. D’ailleurs la durée en toute chose n’est jamais que dans la modération.


Je vous ai laissé un bien mauvais article sur l’ouvrage de Mr Olivier. Lorsqu’il a été bâclé, car bâclé c’est le mot, il y avoit du temps que j’avois lu le livre je n’y étois plus et j’étois refroidie outre l’usage de plumes qui ne marchoient pas et me donnoient une humeur massacrante. Voilà comment l’article a été aussi massacré et très mal copié. Si vous l’avez mis au rebut je n’en serai ni surprise ni indignée119Allusion à « l’affaire de Neuchâtel ». Au lendemain du rattachement de la République de ­Neuchâtel à la Confédération (1848), un groupe de royalistes fidèles à la Prusse s’empare du siège du gouvernement, le 3 septembre 1856. Irrité par la riposte venue du Haut Canton, le roi de Prusse menace d’envahir la Suisse, ce qui a pour conséquence une ample réaction patriotique. L’attachement d’Eulalie à sa ville natale se mue à cette occasion en affirmation patriotique plus générale.
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La suite de mon article Blonde et Brune a sans doute été publié [sic] en septembre après mon départ120Allusion aux Études biographiques pour servir à l’histoire littéraire de la Suisse et à celle du canton de Fribourg en particulier, aux XVe et XVIe siècles, publiées sous le titre « Revue des principaux écrivains de la Suisse française » dans ­L’Émulation en 1856. Les lignes consacrées à ­Eulalie de Senancour sont les suivantes : « Des souvenirs plus doux encore [que ceux de Max Buchon] lient Mlle ­Eulalie de Sénancour au sol fribourgeois qui est pour elle la terre natale et la patrie de sa mère, issue d’une ancienne famille de ce canton. La Revue fribourgeoise offre aussi des gages nombreux du vif intérêt que lui a voué la spirituelle fille de l’auteur d’Obermann. » ­(L’Émulation, décembre 1856, p. 372-373).
. Mr Schmid auroit bien dû m’envoyer ce numéro[,] j’y comptois naturellement. J’avois prié madame Daguet de vous en parler ce qu’elle aura peut-être oublié. Veuillez me dire où elle en est avec son intéressant fardeau, et, si elle est délivrée me rendre bon compte de la santé de la mère et du poupon. Je vous souhaite un garçon puisque vous le désirez et que vous avez déjà deux filles121L’article ne paraîtra pas, et pour cause : ­L’Émulation a cessé de paraître en décembre 1856.
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Je vous prie de vouloir bien transmettre à notre chère Mad. Vicarino mes affectueux complimens et me dire si sa santé est rétablie solidement, si tout va bien dans sa famille et dans la vôtre.


Avez-vous revu Mad. Gendre récemment ? je n’ai pas encore de nouvelles de ce côté.


Je félicite et embrasse de tout cœur madame Daguet si elle a mis au jour son œuvre avant les froids rigoureux.


Je vous souhaite à vous, mon cher et bon fribourgeois, une belle santé et un plein succès dans la voie honorable où l’on est sûr de vous rencontrer toujours. – Mon frère qui partage mes sentimens à votre égard, vous prie de recevoir ses complimens empressés.


E. de Senancour


J’ai été un peu choquée, je l’avoue, du procédé de votre Police à mon égard vers la fin de mon séjour. Elle s’est montrée disposée à me traiter en étrangère. Elle auroit exigé volontiers que je prisse un Permis de séjour. On m’avoit toujours dispensée jusque là de cette formalité. S’en aviser maintenant, m’a paru un peu étrange je ne m’y serois pas attendue. Comme j’étois à la veille de mon départ, on a passé outre par condescendance. À quoi dois-je attribuer ces nouvelles dispositions ? auriez-vous quelques données à cet égard ?


De Font. (Seine et Marne)


Grande rue 216


12. Lettre d’Eulalie de Senancour à Alexandre ­Daguet, Fontainebleau, 21 janvier 1857


Fontainebleau 21 Janvier 57


C’est avec un vrai plaisir, notre bon et cher fribourgeois, que j’ai reçu de vous une marque de souvenir. Depuis mon retour de Paris, 30 Décembre, je songeois à vous écrire pour vous demander si votre position étoit restée la même sous l’influence du parti qui domine aujourd’hui122Ce feuillet unique, intégré au dossier de correspondance relatif à Eulalie de Senancour dans les archives d’Alexandre Daguet, porte le numéro 3 ; les deux premières pages nous manquent. ­Eulalie s’y adresse à un « vous », mais la tonalité du texte et l’absence de formule de salutations avant la signature laissent à croire qu’il s’agit d’un article. On ne sait pas où il a paru – pas dans ­L’Émulation en tout cas – ni même s’il a paru. Il évoque un changement de majorité politique à Fribourg, sans qu’il soit possible de déterminer qui sont les vainqueurs et qui les vaincus. L’allusion à la situation politique française suggère une rédaction sous le Second Empire. En toute hypothèse, on peut imaginer qu’il s’agit d’un passage censuré des « ­Souvenirs de voyage » (voir supra, note 91).
. Grâce à Dieu la lutte a été pacifique et nos fribourgeois des deux bords se sont comportés en braves gens ce qui me flatte et me réjouit. Que la Suisse, en vieux foyer de liberté et de bon ordre, se maintienne par la modération et la fermeté afin que les cœurs si découragés par tant de lâches engourdissemens reprennent à la vie. Vous faites voir à ceux qui veulent vous croire dégénérés que vous du moins vous avez une véritable patrie et que vous êtes toujours de braves montagnards en état de faire appliquer au roi de Prusse, comme jadis à Charles de Bourgogne, l’épithète de téméraire. L’attitude énergique et fière de la Suisse, l’honorable unanimité qui s’est manifestée parmi vous pour le soutien de ses droits, répandent du baume dans l’âme. Mon frère qui en rentrant en France s’étoit arrêté à Iverdon pour voir manœuvrer vos troupes étoit charmé de leur bonne tenue [;] il dit militairement en toute occasion : je crois et j’espère que le cas échéant, les Suisses donneront une bonne raclée aux soldats prussiens de nouveau condamnés au régime de la bastonnade[.] Il s’est même écrié devant un incrédule : si je n’étois pas enchaîné par ma position d’officier en retraite j’irois prendre place dans l’armée de la ­Confédération quand je devrois y servir comme simple soldat. Il y a lieu d’espérer maintenant qu’on n’en viendra pas aux dernières extrémités toujours si déplorables même avec le triomphe. En vérité on ne comprend guère pourquoi le roi de Prusse tient tant à sa domination sur le canton de Neuchâtel qu’il ne sauroit ni attaquer ni défendre sans en demander la permission à tous ses voisins, situation baroque et ridicule123. Je lis et relirai votre bel exposé des richesses intellectuelles de la Suisse françoise où vous montrez votre honorable impartialité d’historien. Votre rôle d’appréciateur ne vous permettoit pas de vous mettre à votre place mais le lecteur judicieux vous la fera belle et bonne. Je dois remarquer que vous ne négligez aucune occasion de me faire une part favorable j’en reconnois le prix et je vous en remercie de tout cœur124. Vous êtes un grand travailleur[,] il faut que vous possédiez à fond notre haute littérature pour savoir grouper vos satellites autour de quelques astres selon leur système[,] leurs tendances morales etc. Ne négligez pas cependant de ménager votre santé vous chef d’une gentille famille. 


J’ai lieu de croire que l’article Fanatisme ­politique n’a pas encore trouvé place dans ­l’Emulation [;] j’y attache quelque importance à cause surtout du sujet125. J’aurois désiré que les articles parus depuis mon départ de Frib. ou qui paroîtront me fussent envoyés sans qu’on prît soin d’affranchir si cela se peut, ce que j’ignore. Je ne suis jamais certaine de retourner à Frib. d’autant plus que la difficulté que je trouve à m’y caser commodément ne laisse pas de me rebuter outre les contrariétés de la route. 


Nous regrettons mon frère et moi de n’avoir pas revu le colonel Daguet lors de notre séjour dans votre ville. On nous avoit dit à notre arrivée qu’il étoit en camp. Lui aussi fait honneur au nom qu’il porte. Nous aurions du plaisir à lui prouver que nous en avons fait la remarque.


Veuillez dans l’occasion nous rappeler très particulièrement au souvenir de mad. Vicarino dont la santé se maintient j’espère, et à la première rencontre, ne pas nous oublier non plus auprès de 
Mr Berchtold dont mon frère aussi est charmé.


J’aime à croire que toutes les santés sont bonnes dans votre famille y compris la vôtre bien entendu. J’embrasse très affectueusement votre aimable compagne[,] je vous embrasserois vous-même si je ne craignois de vous trouver enfoncé dans la neige et de rester collée à votre visage par les glaçons qui peuvent prendre à votre barbe. L’hiver se montre très bénin parmi nous mais il pourroit bien méditer quelques trahisons je m’en défie.


Mon frère qui présente à madame ses hommages empressés, vous tend très cordialement la main et moi je termine en vous souhaitant la ­prospérité due à vos mérites de cœur et d’esprit[.]


E. de Sénancour


Annexe : fragment d’article 126

[…] à rentrer dans leurs vieilles ornières et s’embourbent ; les autres en voudront franchir au galop les fossés qui défendent les abords de leur Éden, s’y précipitant et se rompant les membres. C’est donc éternellement à recommencer.


J’ignore jusqu’à quel point le parti qui a succombé en a au nouvel ordre de chose à Fribourg ; je ne m’occupe ici que de votre indépendance nationale dont je suis jalouse avant tout. Je dois supposer que votre gouvernement a fait à ses adversaires vaincus une position honorable. Non seulement c’est justice, c’est encore d’une bonne politique. La fraternité est praticable dans un pays où l’on est tous plus ou moins amis, parens ou alliés. Lorsque les passions ont eu le temps de se calmer, ces querelles de familles doivent se terminer à l’amiable par de mutuels sacrifices. Si alors l’étranger se présente, on lui fait face en se tenant par la main.


Les faits prouvent invariablement que les hommes modérés ont raison. Seulement, ils ont la plupart ce malheur, de ne pas savoir réprimer les écarts avec une constante énergie. C’est que leurs rangs se composent en partie d’individus timides ou indifférents ; je ne compte pas ces hommes nuls ; j’invoque la modération raisonnée, équitable qui émane d’une âme grande et généreuse ; or il n’y a point de véritable grandeur sans courage.


Si la presse, sous Louis Philippe, avoit usé d’une sage réserve, si elle n’avoit pas accueilli contre lui jusqu’à des calomnies stupides devenues incontestables aujourd’hui, si dis-je, on n’avoit pas abusé pour le renverser au nom de la liberté, de cette liberté même qu’il maintenoit, nous ne verrions pas disparaître, et presque partout, les garanties sociales solennellement jurées. L’impatience, la passion et aussi certaines menées ténébreuses dont on a été généralement dupe, ont tout perdu. Il faut savoir avancer doucement pour ne pas s’exposer à reculer un jour honteusement. On vouloit trop, on n’a rien ; c’est l’usage, et l’on entend dire autour de soi : c’est bien mérité. Cette disposition des esprits doit-elle durer ? Voilà maintenant la question.


Eulalie de Senancour


Éditées par Simone de Reyff et Jean Rime


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