Catalogue | RElations de pouvoir dans la famille d’aujourd’hui


 

Ralph Müller

Littérature allemande contemporaine

Pouvoir et hégémonie d’interprétation dans le récit des générations : Un regard histori(ographi)que sur la littérature germanophone 


EN BREF | La notion bakhtinienne d’un « chronotope » des générations familiales nous permet d’aborder la question des récits générationnels en rapport avec la continuité ou discontinuité d’une famille aussi bien matérielle et biologique que traditionnelle. Nous verrons que ces structures de narration développent des relations tout à fait différentes en rapport avec l’histoire d’une famille : nous ferons une distinction entre le récit de type omniscient couvrant plusieurs générations (le « roman de génération » au sens propre) et d’autres formes qui reconstruisent la chaîne des générations à partir de la mémoire, la tradition et l’imagination d’un narrateur diégétique (les différentes formes du « récit de filiation »). Tandis que la narration diégétique d’un récit de filiation (d’ailleurs la forme préférée dans la deuxième moitié du XXe siècle) est souvent marquée par un accès limité aux évènements historiques, les narrations omniscientes, quant à elles, sont confrontées au fait d’imposer une interprétation autoritaire d’un passé complexe et belliqueux (qui peut être défini aujourd’hui comme une manière présomptueuse de traiter le passé). Cependant, les différences entre les passés de la Suisse et de l’Allemagne entraînent d’autres traitements narratifs des rapports des descendants avec le passé227227familial et historique. En particulier en Suisse, on trouve le modèle mixte d’un narrateur diégétique avec la possibilité de reconstruire par imagination la vie des ancêtres, une approche ludique qui semble exiger un affrontement du passé historique moins chargé.



Le récit générationnel


Les « récits générationnels » sont définis par une thématique qui aborde les relations entre les membres d’une famille et leur ascendance. Or la famille et ses générations ne sont pas une thématique comme les autres. Tout d’abord, la question du positionnement d’un personnage dans la configuration familiale est, en dépit des éléments idéologiques du concept de « génération »1À première vue, on est surpris de voir que « Generation » figure parmi les termes littéraires les plus importants et non celui de « Generationenroman » (voir, H. U. Gumbrecht, « Generation », Reallexikon der deutschen Literaturwissenschaft, H. Fricke et al. (éd.), Bd. 1, Berlin, de Gruyter, 1997, p. 697–699). Cependant, plusieurs ouvrages ont démontré récemment le rôle important de ce terme dans l’histoire des idées (voir O. Parnes, U. Vedder, S. Willer, Das Konzept der Generation. Eine Wissenschafts- und Kulturgeschichte, Frankfurt, Suhrkamp, 2008 ; S. Weigel, Genea-Logik. Generation, Tradition und Evolution zwischen Kultur- und Naturwissenschaften, ­München, Fink, 2006). Dans le contexte de la théorie littéraire, il faut mentionner Wilhelm Dilthey, qui a lié le concept de la génération à l’idée herméneutique des horizons différents de la compréhension (« Über das Studium der Geschichte der Wissen­schaften vom Menschen, der Gesellschaft und dem Staat » [1875], Gesammelte Schriften, V, Leipzig, Berlin, Teubner, 1924, p. 31–73). Karl Mannheim a transféré à la sociologie l’idée d’un affrontement générationnel par manque de compréhension mutuelle  (« Das Problem der Generationen » [1928], Wissenssoziologie. Auswahl aus dem Werk, K. H. Wolff (éd.), Berlin, Neuwied, Luchterhand, 1964, p. 509–565).
, un sujet important dans la littérature, car l’identité d’un personnage dépend essentiellement de l’acceptation de la tradition de sa propre famille ou, à l’inverse, de son refus, en rêvant par exemple d’une autre famille, comme l’a décrit Sigmund Freud dans son essai Der Familienroman der Neurotiker (1909)2Voir S. Freud, « Der Familienroman der Neurotiker (1909 [1908]) », Studienausgabe, A. ­Mitscherlich, A. Richards, J. Strachey (éds), IV, Frankfurt, ­Fischer, 2000, p. 221–226.
. Ensuite, la question de la continuité ou discontinuité de la chaîne des générations crée une structure qui impose des relations temporelles et causales sur la narration ; concept qu’on peut nommer, avec Mikhaïl Bakhtine, un « chronotope »3En ce qui concerne la famille et ses générations, Mikhaïl Bakhtine (Esthétique et théorie du ­roman, Paris, Gallimard, 1978, p. 373) observait un remaniement radical du chronotope de l’idylle vers l’histoire de la famille bourgeoise et capitaliste : « Naturellement, la famille du roman familial n’est plus du tout idyllique. Elle est détachée de son pays étroit et féodal, de l’immuable environnement naturel dont elle tirait sa substance dans l’idylle […]. L’unité de lieu de l’idylle se limite, au mieux, à la demeure urbaine familiale, ancestrale, partie immobilière de ses biens capitalistes. […] De plus, les différentes étapes de la vie ne se relient plus à un lieu défini et circonscrit dans l’espace ; ses divers personnages pérégrinent avant de fonder une famille et une situation […]. Il s’agit de créer des liens essentiels, c’est-à-dire familiaux, de limiter son univers à un lieu précis, à un milieu réduit de personnes proches, autrement dit, au cercle de la famille. »
. Pourtant notre notion du chronotope générationnel est beaucoup plus large que celle de Bakthine, puisqu’elle n’est pas restreinte au type réaliste du genre avec un récit chronologique, à l’instar des Buddenbrooks de Thomas Mann ; en effet, on peut noter que les récits générationnels ont bien évolué depuis que Bakthine a publié, en 1973, son étude sur l’esthétique du roman. Toute notion de récit générationnel serait, à notre avis, incomplète si l’on ne prenait pas en considération de nouvelles formes. Il s’agirait, par exemple,228228d’inclure les « récits de filiation »4Voir D. Viart, « Récits de filiation », La Littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations, D. Viart, B. Vercier (dirs), Paris, Bordas, 2008, p. 79–101.
, un genre souvent proche de l’auto­fiction qui propose, comme l’a démontré Dominique Viart, une « enquête sur l’ascendance du sujet »5D. Viart, « Le silence des pères au principe du ‘récit de filiation’ », Études françaises, 45 (3), 2009, p. 95–112 (ici p. 96).
. La notion du récit générationnel devrait également inclure ce qu’on appelle le « Vaterbuch »6Voir J. Reidy, Vergessen, was Eltern sind. ­Relektüre und literaturgeschichtliche Neusituierung der angeblichen Väterliteratur, Göttingen, V&R unipress, 2012.
 dans la recherche allemande : les récits qui s’occupent principalement de la relation entre un fils et son père. Par « récit générationnel » nous ne comprenons donc pas simplement les récits qui abordent la thématique des familles, mais plus largement les récits fictionnels qui racontent, reconstruisent, explorent (peut-être déconstruisent) une famille au fil des générations, donc des récits qui s’intéressent à la fois à la continuité et à la discontinuité de la chaîne des générations, y compris à l’héritage financier, culturel et biologique.


Le pouvoir dans le récit générationnel


Si l’on comprend par « pouvoir » les possibilités pour une personne d’influencer les actions (peut-être même les attitudes) d’un autre individu, il nous semble évident que les relations de pouvoir s’expriment dans les configurations des romans fictionnels autant que dans les familles réelles. Mais, dans les fictions, les relations intergénérationnelles familiales exercent un pouvoir particulier ; relevant du chronotope générationnel, ces relations apparaissent comme une espèce de sort qui s’impose aux membres individuels, fatalité déterminée à la fois par la naissance et par le milieu familial, et qui demande une prise de position de chaque descendant : veut-on – et comment veut-on – s’intégrer à la chaîne des générations ? Cependant, la question du pouvoir ne se limite pas seulement à l’influence des aïeux sur leur progéniture, elle interroge la représentation ­narrative de l’histoire familiale : comment sont représentées les relations filiatives dans les récits générationnels ? Quelles formes prennent ces229229récits ? Et ­surtout : comment le passé (tant familial qu’historique) est-il représenté par cette structure ?


Un parcours dans un corpus riche de la littérature allemande nous montre une diversité formelle des récits répondant aux défis de la formation d’une identité dans les configurations générationnelles. Pour esquisser une typologie, il faut, d’une part, différencier le récit omniscient de plusieurs générations (le « roman de génération » au sens propre) de toutes les autres formes narratives qui reconstruisent la chaîne des génération à partir de la mémoire, la tradition et l’imagination d’un narrateur diégétique. On verra que la question épistémologique de la compréhension au travers des générations se pose d’une manière plus accentuée dans les cas de narration diégétique7Il y a plusieurs genres qui pourraient être considérés comme récit générationnel, mais qui ne sont pas pertinents pour notre question qui concerne principalement les relations de pouvoir entre les générations. Cela ne veut évidemment pas dire que ces romans ne seraient pas intéressants pour la description du genre. Un roman sous-titré « Kein Familienroman » peut nous informer sur le fonctionnement des récits générationnels (C. Geiser, Schöne Bescherung. Kein Familienroman, Zürich, Offizin, 2013), mais ces derniers offrent normalement trop peu de matériau sur les relations de pouvoir intergénérationnel. Je ne parlerai donc pas des récits du type « coming of age » racontés par une instance narrative qui ne prend pas de distance par rapport aux événements d’une enfance naïve ou d’une jeunesse troublée et qui n’a qu’une compréhension limitée de ce qui se passe dans les générations antérieures, comme on le retrouve chez A. Veteranyi, Warum das Kind in der polenta Kocht, München, Deutsche Verlags-Anstalt, 1999. Je ne parlerai pas non plus des romans qui montrent la famille au moment de sa formation, une forme que Bakhtine avait décrite sous l’étiquette « Roman de famille », car une histoire d’amour avec le but pragmatique de la procréation n’offre guère de compréhension des relations intergénérationnelles. C’est la raison pour laquelle nous ne traiterons pas non plus le roman de terroir, le « Heimatroman ». Ce genre était particulièrement populaire au début du vingtième siècle, quand plusieurs auteurs suisses produisaient des bestsellers racontant souvent le schéma de l’honneur retrouvé d’un jeune protagoniste mâle dans sa communauté villageoise. Voir E. Zahn, Albin Indergand, Zürich, Buchclub ­Exlibris, 1981 [1901] ; ou A. Huggenberger, Die Bauern von Steig, Leipzig, Staackmann, 1913.
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Le roman générationnel traditionnel


Le roman générationnel traditionnel (à la « ­Thomas Mann ») nous permet de déterminer quelques traits de base du chronotope familial et de ses expressions génériques. Tandis que le roman du terroir (« Heimatroman ») nous présente l’affirmation de la continuité immuable et éternelle de la chaîne des générations, enracinée dans un paysage particulier, le roman de générations peut révéler les difficultés dues au poids de la tradition, auxquelles sont confrontés les descendants dans un environnement historique changeant. Bakhtine a affirmé que le roman de générations raconte l’histoire d’une famille au fil des générations comme le récit d’un déclin8« L’élément idyllique [du chronotope du roman-idylle, RM] est déterminant aussi dans le « roman des générations » (Thackeray, Freitag, Galsworthy, Thomas Mann). Mais là, c’est plus souvent la destruction de l’idylle ou des relations familiales idylliques et patriarcales qui sert de thème majeur. » M. Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, trad. D. Olivier, Paris, Gallimard, 1978, p. 374.
. Nous pouvons observer cette tendance à partir l’exemple de la famille des Buddenbrook, dans le roman de Thomas Mann qui a profondément influencé le genre dans la littérature allemande. Le roman se termine avec la mort du dernier fils Hanno Buddenbrook qui périt en effet à cause d’un manque de volonté de vivre9Voir le quatrième chapitre de la onzième partie, où Hanno Buddenbrook meurt suite à une infection de Typhus. La voix narrative suggère que Hanno aurait pu guérir s’il l’avait voulu : « Mit dem Typhus ist es folgendermaßen bestellt : In die fernen Fieberträume, […] wird das Leben hineinrufen mit unverkennbarer, ermunternder Stimme. Hart und frisch wird diese Stimme den Geist auf den fremden, heißen Wegen erreichen, auf dem er vorwärts wandelt, und der in den Schatten, die Kühle, den Frieden führt. Aufhorchend wird der Mensch diese helle, muntere, ein wenig höhnische Mahnung zur Umkehr und Rückkehr vernehmen […]. Wallt es dann auf in ihm, wie ein Gefühl der feigen Pflichtversäumnis, der Scham, der erneuten Energie, des Mutes und der Freude, der Liebe und Zugehörigkeit zu dem spöttischen, bunten und brutalen Getriebe […]: wie weit er auch auf dem fremden, heißen Pfade fortgeirrt sein mag, er wird umkehren und leben. Aber zuckt er zusammen vor Furcht und Abneigung bei der Stimme des Lebens, die er vernimmt, bewirkt diese Erinnerung, dieser lustige heraufordernde Laut, daß er den Kopf schüttelt und in Abwehr die Hand hinter sich streckt und sich vorwärts flüchtet auf dem Wege, der sich ihm zum Entrinnen eröffnet hat… nein, es ist klar, dann wird er sterben. » (T. Mann, Die Buddenbrooks. Verfall einer Familie, P. de Mendelsohn, Frankfurt, Fischer, 1981, p. 769–770).
. En racontant ­l’histoire230230d’une famille de riches commerçants comme un processus de décadence, ce roman propose une certaine vision des processus historiques : le roman de générations aurait donc succombé à une logique qui fait échouer les générations suivantes face aux exigences des générations antérieures. Cela étant, il faut d’une part constater que les constructions de ces romans de générations contemporaines ne correspondent la plupart du temps pas au type d’une narration omnisciente, chronologique et réaliste10Les exemples seront discutés plus bas. 
. D’autre part, les romans de générations renoncent souvent à la téléologie ouverte d’un déclin ou d’un succès familial : une grande partie des textes ne prend pas véritablement position pour une telle conséquentialité de la chaîne des générations.


Par exemple, le roman de générations le plus fameux de la littérature germanophone suisse, Schweizerspiegel (La Suisse dans un miroir) de Meinrad Inglin11M. Inglin, Der Schweizerspiegel. Roman [1938], in Gesammelte Werke in zehn Bänden, éd. G. Schoeck, vol. 5.1 & 5.2, Zürich, Ammann, 1987. 
, offre un traitement varié du processus historique en Suisse au début du XXe siècle par le sort de la famille bourgeoise Ammann. Le terme « miroir » fait office de titre programmatique dans ce roman, bien que la configuration du roman représente la situation de la Suisse aussi bien pendant la Première Guerre mondiale qu’à la veille de la ­Seconde Guerre mondiale. Tandis qu’Ammann-père représente les grandes valeurs du parti libéral, fondateur de la démocratie suisse moderne, ses fils et sa fille représentent les nouvelles idées du XXe siècle. Et comme il s’agit d’un miroir, on y trouve également le beau-frère cultivé de la Romandie. À la fin du roman, le décès d’Ammann-père et la fin de son époque sont des moments qui coïncident. Le père et ses valeurs libérales sont visiblement en train de perdre leur pouvoir moral et politique dans la famille et dans le pays. Ammann a dû vendre sa maison seigneuriale pour laisser la place à une ville en pleine expansion. Ses fils ne poursuivront pas sa tradition libérale, la fille ne répondra pas aux231231exigences morales des parents en divorçant de son époux militariste. Néanmoins la voix narrative tire un bilan positif de la vie d’Ammann-père à la fin du roman12Voir M. Inglin, Gesammelte Werke in zehn Bänden, éd. cit., vol. 5.2, p. 970 : « Ammann [père] war trotz seiner schwankenden Gesundheit im Auto eines Kollegen nach Bern gefahren und hatte in dieser Stunde der Gefahr seinen Platz im Rat noch einmal eingenommen, zum letztenmal vielleicht. Er empfand die mächtige Einigung aller staatserhaltenden Kräfte tief bewegt als den erfolgreichen Abschluß der schweren Prüfung, die seit dem August 1914 über das Land verhängt gewesen war. Während der Heimreise nach ­Zürich erfüllte ihn eine Genugtuung, die ihn etwas freundlicher als sonst auf den schäbigen Rest seines Lebens ausblicken ließ. Er fühlte sich frühzeitig gealtert und von Enttäuschungen heimgesucht, aber das Werk, das er gläubig verteidigt, dem er gedient und geopfert hatte, die liberale Demokratie, stand unversehrt da. Ihre Gegner links und rechts wurden heute, da sie triumphierte, durch diese Tatsache unwiderruflich abgefertigt, ob es sich nun um eigene Söhne handelte oder nicht. »
. Même si ce bilan est raconté à travers une focalisation figurale, il exprime une sympathie auctoriale pour les vues du père et du parti libéral, étant donné que ce bilan occupe une position singulière à la fin du roman. Le roman raconte donc le déclin de l’influence du parti libéral en Suisse, en suggérant que ce n’est ni la fin de la famille, ni de la Suisse, mais plutôt le début de quelque chose de nouveau dont on ne connaît pas encore la forme définitive. Même si les fils cherchent de nouvelles réponses pour une nouvelle ère, dans laquelle les anciennes valeurs ne fonctionnent plus, le bilan semble exprimer le vœu que l’influence des fondements idéologiques construits par le parti libéral puisse perdurer au-delà du règne du parti libéral représenté par Ammann-père.


La forme traditionnelle du récit générationnel à travers une narration omnisciente chronologique semble perdre de sa réputation poétique pendant la deuxième moitié du siècle dernier13Malheureusement, le cadre restreint de cet article nous empêche de discuter des autres grands romans de générations du XX43 siècle, comme ceux de Robert Faesi, Die Stadt der Väter. ­Roman (Zürich, Atlantis Verlag, 1941) ; Die Stadt der Freiheit. Roman (Zürich, Atlantis Verlag, 1944), Die Stadt des Friedens. Roman (Zürich, ­Atlantis Verlag, 1952) ou celui, notamment, de Kurt ­Guggenheim, Alles in Allem. Roman (Zürich, ­Artemis, 1952–1954).
. Le récit hétérodiégétique omniscient pose (pour les auteurs conscients de leur réputation) le problème d’une épistémologie potentiellement trop naïve, une vision du processus historique peu convaincante, surtout en ce qui concerne l’évaluation des évènements, autrement dit, le statut du commentaire ­auctorial. Cependant on a constaté récemment le succès exceptionnel du roman générationnel ­Melnitz écrit par Charles Lewinsky (2006). La narration de Melnitz est construite selon le dessein traditionnel réaliste et raconte chronologiquement l’histoire de cinq générations d’une famille juive en Suisse, des années 1870 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Contrairement au roman d’Inglin, Melnitz ne nous présente pas un Übervater à l’instar d’Ammann-père. À la place des fondateurs232232­légendaires, on a plutôt affaire à des générations successives qui ont toutes leurs difficultés pour s’intégrer dans une société qui ne s’ouvre qu’avec réticence aux habitants juifs. L’exemple le plus frappant est sans doute celui de Janki Meijer, qui s’est enfui en Suisse suite à la défaite de son corps militaire français dans la guerre franco-allemande. Ses tentatives de fonder une existence de commerçant en Suisse ne suscitent que des succès à court terme, tandis qu’il se voit toujours renvoyé à son existence juive.


L’intégration dans la société suisse et la survivance des traditions juives composent la thématique essentielle du roman. Celui-ci ne démontre ni une défaite héroïque, ni une ascension glorieuse, mais une famille qui tente de s’en sortir alors que son existence est sans cesse menacée. La Shoah dans les pays entourant la Suisse ne figure que comme point culminant dans ce qui paraît comme un extrait d’une histoire immuable. 


Le pouvoir à l’intérieur du monde narratif reste, par conséquent, dans l’environnement social de la famille, parce que c’est surtout l’environnement qui détermine les actions et le comportement des membres des familles. En ce qui concerne le pouvoir d’interprétation, il est accordé au revenant fantomatique de l’oncle Melnitz14 C. Lewinsky, Melnitz. Roman, 344 éd., München, Wien, Nagel & Kimche, 2008, p. 757–761: « Immer, wenn er gestorben war, kam er wieder zurück. […] Er roch nach Feuchtigkeit, nach Moder, nach Erinnerungen. […] Er war ein Fremder hier in Zürich und doch zu Hause, so wie er überall zu Hause war, wo man ihn einmal vertreiben hatte. Am Sechseläuten marschierte er im Umzug mit, in einer Tracht, die älter war als die aller anderen, […] Genießt euer Leben sagte er. ‘Ihr habt Glück gehabt, hier in der Schweiz’. »
. Melnitz, toujours bien informé de la misère des membres de la famille et du peuple juif partout dans le monde, revient à chaque fois qu’un membre de la famille meurt, pour rappeler aux survivants que leur existence est menacée. L’extrait présenté ici, situé à la fin du roman, est évidemment un commentaire sur ce que les personnages fictifs viennent de subir. Le bilan de Melnitz intervient à une position aussi cruciale que le bilan d’Ammann-père et représente l’expérience de ­plusieurs siècles de persécutions. 


Donner le pouvoir d’interprétation à un ­démon, dont l’existence restera douteuse, est ­certainement233233une solution intéressante pour compenser la ­surdétermination épistémologique des narrations omniscientes. Cependant, la plupart des romans de générations récents visent à résoudre le problème du pouvoir de l’interprétation de l’histoire en confrontant des vues de générations différentes dans un montage parallèle, en lieu et place d’une présentation chronologique. John von Düffel, par exemple, met en présence les interprétations du passé par certains des membres de trois générations de la famille Houwelandt dans une courte période15Voir J. von Düffel, Houwelandt, Roman, Köln, Dumont, 2004.
. Dans le roman Es geht uns gut de Arno ­Geiger –  récompensé par le Deutscher Buchpreis en 2005 – la voix hétérodiégetique juxtapose en trois strates temporelles, dans des chapitres achronologiques, les évènements de la famille Erlach dans l’Autriche des années 1930 jusqu’au début du XXIe siècle16Pour le reste, ce roman suit méticuleusement le schéma du déclin familial, puisque le dernier héritier Philipp n’est évidemment pas capable de vider le grenier de la maison de ses grands-parents sans l’aide des manœuvres ukrainiens. Les grands plans de Philipp sont ridiculisés par la voix narrative. Même lorsque que les ordures des générations précédentes ont été déblayées, on peut douter du fait que les descendants de cette famille soient encore capables d’action (voir A. Geiger, Es geht uns gut. Roman, München, Hanser, 2005, p. 389-390 : « Gleich wird Philipp auf dem Giebel seines Großelternhaues in die Welt hinausreiten, in diesen überraschen weitläufigen Parcours. Alle Vorbereitungen sind getroffen, die Karten studiert, alles abgebrochen, aufgeräumt, auseinandergezerrt, geschoben, gerückt, gerüstet. Er wird reisen mit seinen Gefährten, für die er ein Fremder ist und bleibt. Gleich geht es dahin auf den wenig stabilen Straßen der ukrainischen Südsee. […] Er wird den Löwen und Drachen auf den Kopf treten, singen und schreien (schreien bestimmt) und ungemein lachen (ja ? sicher ?) den Regen trinken (schon möglich) und – und über – über die Liebe nachdenken.

Er winkt zum Abschied. »)

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Mémoire de la génération


A contrario du roman générationnel, les questions de la fiabilité de la mémoire ou de la reconstruction historique deviennent plus importantes dans les récits générationnels contemporains qui mettent l’accent sur le rapport entre un descendant qui relate ou expérimente l’histoire de sa famille. Par rapport à la typologie proposée au début de cet article, on pourrait d’abord songer à un récit générationnel qui met l’accent sur les propres souvenirs d’un membre de famille et ne transgresse que sporadiquement la limite du souvenir actif. Par exemple, Tauben fliegen auf de Melinda Nadj Abonji17 M. Nadj Abonji, Tauben fliegen auf. Roman, 645 éd., Salzburg, Wien, Jung und Jung, 2010.
 offre un regard intéressant sur les récits générationnels dans un contexte d’immigration. Le roman joue sur deux niveaux : on trouve d’abord le souvenir de l’enfance de la petite Ildikó dans la Voïvodine de l’ancienne ­Yougoslavie. À cause du travail de ses parents elle a dû quitter son pays d’origine pour la234234Suisse et elle ne voit les membres de la famille en Yougoslavie que lors de rares visites. Les souvenirs de l’enfance sont ensuite évoqués sur le deuxième plan du récit, tandis ­qu’Ildikó doit chercher une nouvelle identité en Suisse.


La situation d’immigration crée une rupture dans la tradition familiale. L’histoire politique intervient dans le récit à travers l’évocation de la guerre civile en Yougoslavie, qui a, entre autres, durement affecté la minorité hongroise de Voïvodie. Pour Idlikó, le pays d’origine de sa famille est perdu suite aux événements ravageurs de la guerre et c’est pourquoi, en pleine adolescence, elle doit chercher une nouvelle identité.


La complexité des problèmes est symbolisée dans deux visites de cimetières au début et vers la fin du roman. La première est un souvenir des visites aux tombes des ancêtres en Yougoslavie au début du roman, une visite devenue rituelle et pénible pour la narratrice et sa sœur18 M. Nadj Abonji, op. cit., p. 9 : « [W]ir sind da, sagt [meine Schwester] Nomi, und in ihren Augen zeigt sich die Angst, irgendwann in den nächsten Tagen den Friedhof besuchen zu müssen, hilflos an Gräbern zu stehen, sich für die Tränen der Eltern zu schämen, auch weinen zu wollen, […] » 
. Dans ce souvenir intervient, cependant, la voix de la narratrice qui mentionne que ce cimetière a été détruit pendant la guerre civile de Yougoslavie : 


Und wir ahnten nicht, dass in wenigen Jahren die Grabsteine umgestossen, die Granitplatten zerpielt, die Blumen geköpft werden würden, weil es im Krieg eben nicht reicht, die Lebenden zu töten, und hätten wir es geahnt, hätten wir vermutlich am Grab unserer Verstorbenen die Köpfe gesenkt […].19 Ibid, p. 11.


La deuxième visite, dans un autre cimetière, s’intègre de manière significative à la fin du roman et peut être envisagée comme un commentaire du récit quand Ildikó, accompagnée de sa sœur, visite une tombe anonyme sur le cimetière de Sihlfeld à Zurich. Cet épisode démontre la difficulté de trouver un lieu de mémoire dans le nouveau pays.


[Der Freund der Schwester] habe ihr erzählt, auf dem Friedhof Sihlfeld gebe es ein235235­Gemeinschaftsgrab, und da, quasi bei der WG unter den Gräbern könnten wir doch zusammen Blumen hinlegen für unsere Toten […].20 Ibid, p. 315.


Il est difficile de localiser le pouvoir dans cette famille. Le père et la mère sont surtout présents dans le deuxième plan du récit. Leur mode de vie en Suisse, caractérisé à la fois par une attitude passive envers une xénophobie latente et par la volonté de trouver l’approbation de la société grâce à un travail inlassable, est nettement rejeté par leur fille Ildikó. Le père a évidemment perdu son autorité quand sa fille a compris qu’il n’a pas vraiment résolu les problèmes d’identité qui les préoccupent. Si Tauben fliegen auf montre donc l’évocation des souvenirs individuels, le lecteur peut en même temps assister à la prise de conscience et d’autonomie de la ­protagoniste. 


Reconstruction imaginaire du passé


Dans la littérature germanophone de Suisse, on rencontre aussi des romans qui poussent la reconstruction d’une chaîne de générations – souvent ­inspirée par des éléments biographiques et par l’histoire factuelle de la famille de l’auteur –, au-delà du souvenir individuel d’un narrateur diégétique, à l’aide de la fiction et de l’imagination, tandis qu’en Allemagne les enjeux historiques (n’oublions pas la question de la culpabilité dans la Seconde Guerre mondiale et la Shoah) sont souvent encore trop grands pour une approche imaginaire, marquée par une approche plus ludique, du passé. 


La différence entre récit de souvenirs et reconstruction imaginaire, au-delà du souvenir individuel d’un narrateur diégétique, apparaît de manière particulièrement notable chez Urs Widmer. ­Widmer n’a pas seulement exploré les souvenirs de sa jeunesse dans son autobiographie Reise an den Rand des Universums 21Voir U. Widmer, Reise an den Rand des Universums. Autobiographie, Zürich, Diogenes, 2013.
, mais il a reconstruit, par236236­imagination, le passé de sa mère dans Der Geliebte der Mutter 22Voir, U. Widmer, Der Geliebte der Mutter. ­Roman, Zürich, Diogenes, 2000 (traduction française : L’Homme que ma mère a aimé, 2003).
, tout comme il a décrit la vie de son père dans Das Buch des Vaters 23Voir, U. Widmer, Das Buch des Vaters. Roman, Zürich, Diogenes, 2004 (traduction française : Le Livre de mon père, 2007).
. Das Buch des Vaters est en effet une reconstruction du journal du père, un journal qui a été jeté dans la poubelle après sa mort. Cependant, le fils-narrateur se montre toujours très (trop ?) bien informé des aventures parfois stupéfiantes et merveilleuses de son père24Par exemple la visite du père dans le village des aïeux fait parfois allusion à des contextes d’aventures exotiques et de contes féeriques : « MEIN Vater war ein großer Bub, als er – nicht zum ersten Mal, aber zum ersten Mal allein – den Weg von seinem Haus in der Stadt in das Dorf ging, aus dem sein Vater und seine Mutter stammten. Sein eigentliches Ziel war die Kirche des Dorfs, die die Schwarze Kapelle hieß, obwohl sie, ­außen ­wenigstens, eher weiß war […]. Es war sein Geburtstag, sein zwölfter, und er trug die rituellen Gewänder, die seit langem für seinen Weg bereitlagen. Feste Schuhe mit Nagelsohlen, eine schwarze Hose, ein Wams, ein weißes Hemd. » « Einmal, mit einem Fuß in einem Sumpfloch steckend und dem andern in Lianen verheddert, rief er um Hilfe, ‘Hilfe !’, mit einer ganz kleinen Stimme, in einem Getöse, das auch kräftigere Rufe übertönt hätte. » Voir U. Widmer, Das Buch des Vaters. Roman, Zürich, Diogenes, 2004, p. 19 et 22.
. Si le fils a le plein pouvoir sur la narration, son rôle de personnage est en revanche presque invisible dans le monde diégétique25On notera les références distancées du narrateur à son propre personnage comme enfant : « Dann kam das Kind zur Welt, ich, und der Vater freute sich. » (U. Widmer, Das Buch des Vaters, op. cit., p. 86.)
. Ce contraste particulièrement frappant entre un personnage enfantin discret et un narrateur maîtrisant le récit reflète une relation de pouvoir changeante et atteste aussi la fonction d’appropriation du passé par le récit des ancêtres.


L’évocation du passé comme reconstruction imaginaire des ancêtres est également présente dans la nouvelle Fräulein Stark de Thomas ­Hürlimann26Voir T. Hürlimann, Fräulein Stark. Novelle, Zürich, Ammann, 2001. Ce texte fait également allusion à des données biographiques et il est très révélateur que l’oncle véritable de Thomas Hürlimann ait rejeté toutes les informations sur lui et sa gouvernante comme étant fausses (voir J. Duft, Bemerkungen und Berichtigungen zum Buch Fräulein Stark von Thomas Hürlimann, St. Gallen, éd. à compte d’auteur, 2001: « Nachdem Thomas Hürlimann 1980 seinen Großvater (meinen Vater) und 1998 seinen Vater (meinen Schwager) zusammen mit seiner Mutter (meiner Schwester) in angeblich‚ dichterischer Freiheit literarisch hergenommen hat, kam nun neuestens (2001) ich, der ich sein Onkel mütterlicherseits bin, an die Reihe. Es geschieht unter dem Buchtitel Fräulein Stark – sie ist seit 55 Jahren meine treue und besorgte Haushälterin. Von Persönlichkeitsschutz scheint der Schriftsteller nichts zu wissen, sofern es nicht um seinen eigenen Namen geht. ») Hürlimann lui-même retrace le passé factuel de sa famille dans un essai : T. Hürlimann, « Spurensuche in Galizien », Himmelsöhi, hilf ! Über die Schweiz und andere Nester, Zürich, Ammann-Verlag, 2002, p. 69–84.
. Dans cette nouvelle nous observons une première couche de narration – l’histoire d’un jeune homme qui narre ses vacances dans la bibliothèque du monastère de son oncle et ses troubles liés à la puberté. On ignore le nom du jeune narrateur, mais suivant l’oncle nous pourrions l’appeler « Nepos ». Les troubles pubertaires de Nepos sont, d’autre part, aggravés par Mademoiselle Stark ; même si elle assume le rôle maternel pendant l’absence des parents, Mademoiselle Stark représente l’antisémitisme latent de la société suisse. Elle avertit Nepos et l’oncle de l’influence de la parenté juive, dont la mémoire est supprimée dans la famille, sur leur comportement moral. Mais en associant les intérêts sexuels du jeune homme à sa parenté juive, elle est la première à attirer l’attention du jeune homme sur cet aspect caché de sa famille.


Le récit d’encadrement – structure traditionnelle de la nouvelle – n’est pas immédiatement apparent. Ce n’est qu’après plusieurs pages qu’une deuxième narration commence et raconte, ­parallèlement à237237l’histoire du jeune Nepos, l’arrivée légendaire de sa famille d’origine juive en Suisse27Voir T. Hürlimann, Fräulein Stark. Novelle, Zürich, Ammann, 2001, p. 53 : « Nebel. Aber dann wurde es heller, über den grauen Hügeln schwamm buttrig die Sonne, und die Schneiderwitwe Katz, die mit ihrem Karren und den sieben Kindern über Land zog, mußte sich immer wieder den Schweiß abwischen. »
. Le lecteur ignore l’origine de la voix de cette narration, qui est apparemment hétérodiégétique, mais qui semble ­représenter l’approche imaginaire du narrateur homodiégétique, Nepos, qui commence à s’imaginer l’histoire cachée de la lignée juive de sa famille, dont le nom même de « Katz » a cessé d’exister28Le mystère de l’origine de la famille est plusieurs fois souligné dans la nouvelle. D’une part, on comprend que le nom a disparu  (voir T. ­Hürlimann, Fräulein Stark. Novelle, Zürich, Ammann, 2001, p.  36 : « Vom Geschlecht der Katzen hatte ich damals keine Ahnung. Gewiß, so hatte früher die Mutter geheißen, aber zu Hause wurde dieser Name nicht ausgesprochen, er blieb, wie gewisse Vorgänge im Schlafzimmer der Eltern, ins Französische verbannt. »). D’autre part, les assistants bibliothécaires transgressent régulièrement le tabou du nom « Katz »  (Ibid, p. 41 :« Die Hilfsbibliothekare haben das unausgesprochene Verbot [den Namen Katz zu verwenden] immer wieder verletzt. Katz, flüsterten sie, hat Schiß vor der Stark. […] Katz ! Es ging mir mit diesem Geschlecht wie mit dem Dunkel unter den Röcken – fremd war es und voller Reize. »).
. ­Néanmoins, ­Mademoiselle Stark suggère que la continuité de la chaîne des générations peut être retrouvée dans le comportement de l’oncle autant que dans celui de Nepos. Cette omniprésence de l’antisémitisme dans la diégèse (qui est cependant le résultat de l’antisémitisme de l’environnement) est probablement la ­raison de la réception mitigée du roman29Hürlimann avait été critiqué – notamment par Marcel Reich Ranicki – pour avoir traité les préjugés contre les Juifs de manière naïve  (« Thomas Hürlimann und die Debatte über Fräulein Stark », 2001, [en ligne ]).
. 


En résumé, les romans que nous venons d’examiner30On devrait également mentionner la trilogie Des Erinnerns de Christian Haller (München, btb, 2008), où l’on retrouve une évocation du passé qui assume la position du narrateur omniscient, bien qu’il ne s’agisse évidemment que d’un narrateur diégétique avec des possibilités limitées d’accéder au passé des ancêtres.
 partagent plusieurs caractéristiques : ils s’inspirent de la biographie des auteurs, mais aussi de l’histoire de leurs familles. Ils fictionnalisent et amplifient non seulement les expériences personnelles, mais aussi les expériences des ancêtres qui ne sont, stricto sensu, plus accessibles. Cet accès perdu n’est pas formulé explicitement comme un problème épistémologique. A contrario, la génération qui suit les ancêtres se montre assez consciente de ses possibilités d’imaginer la vie de ses ancêtres. Les ­descendants ont le pouvoir de prendre en charge la narration et l’interprétation du passé. 


Reconstruction investigatrice


On trouve également, parmi les récits générationnels, des approches investigatrices sur le passé des ancêtres. Le roman Zeit des Fasans de Otto F. Walter représente – malgré des techniques de narration avancées, voire avant-gardistes – un prototype à peu près schématique de ces textes. Les événements relatés dans Zeit des Fasans se situent238238dans le village fictionnel de Jammers au pied sud du Jura. Au centre de Zeit des Fasans figure la famille des industriels Winter, et en particulier le fils Thom Winter. Thom, qui avait quitté la villa seigneuriale des parents pour Berlin, y revient après une longue période d’absence en passant vers le Sud. Mais la villa qu’il retrouve est pratiquement déserte suite au déclin des industries Winter. Le roman est pertinent dans la mesure où il partage avec plusieurs exemples allemands la ­préoccupation de la culpabilité après la Seconde Guerre mondiale. De plus, le personnage investigateur est également historien, et donc capable de contextualisation historique, bien qu’il ait du mal à comprendre sa propre histoire. On notera même qu’il a des problèmes à appréhender son propre passé de manière scientifique. Dans les archives de sa famille il ne sait qu’empiler des cahiers, albums de photos ou lettres31O. F. Walter, Zeit des Fasans, Reinbek, ­Rowohlt, 1988, p. 29-30 : « [Thom Winter] stieß die Tür [zur Bibliothek] ganz auf. Was da im langen Raum wirr übereinander auf dem Boden lag, sah aus, als hätte einer das Stadtarchiv in alte Postsäcke gefüllt, die Säcke, zwanzig, dreißig Säcke, hier heraufgeschleppt und ihren Inhalt ungerührt auf den Boden und übereinander gekippt. […] Er, Thom, stand vor diesem Haufen aus Familien- und Firmen-Kram, ging näher, schaute genauer hin. […] Er schichtete, kauernd und absichtslos, ein paar Umschläge und zugeschnürte Briefbündel um, nahm ein Fotoalbum auf: sein Vater, als Soldat […] ».
. Néanmoins l’improbable survient lorsque Thom Winter, en feuilletant les archives, tombe sur un livre – l’objet incitant l’investigation – comportant une seule phrase, écrite par sa tante Esther, lui apprenant que sa mère n’est pas décédée de mort naturelle. Cette nouvelle provoquera ainsi l’interruption prématurée de son voyage.


Aux incompétences investigatrices des descendants s’ajoute le mutisme des aïeux. Pendant son enquête, Thom reçoit peu de soutien. La génération antérieure ne peut ou ne veut plus partager son savoir des événements du passé. En effet, une grande partie du roman est consacrée à la remise en cause des évènements ‘vrais’, des passages qui reformulent la question « War es so ? ». L’incertitude sur le passé se manifeste également dans la structure de la narration, qui oscille entre une narration homodiégétique des souvenirs et des parties hétérodiégétiques dont on ne connaît jamais la fiabilité. Ces conditions rendent difficile le contrôle de l’interprétation par rapport aux personnages, le lecteur239239lui-même se ­perdant facilement dans cette narration. 


Un des aspects particulièrement intéressant du roman réside dans le contraste entre une approche historiographique et l’influence de légendes (par exemple la légende des Atrides). En effet, Thom Winter a déjà succombé à la culpabilité mythique des ancêtres ; tandis que sa partenaire a quitté la villa pour continuer son voyage vers le Sud, Thom est trop impliqué dans son histoire qu’il doit reconstruire pour comprendre sa propre identité. Comme Oreste, il est devenu coupable en partageant ainsi la culpabilité des ancêtres ; comme Œdipe, il devra comprendre qu’il est engagé dans une enquête par laquelle il comprendra qu’il est également coupable. 


On retrouve le schéma exposé ci-dessus – la découverte d’un objet incitant l’investigation et le questionnement d’aïeux non coopératifs – de manière prégnante dans des romans inspirés par la biographie des auteurs de littérature allemande. ­Stephan Wackwitz commence son « roman familial » Ein unsichtbares Land (Un pays invisible)  32Voir S. Wackwitz, Ein unsichtbares Land. Familienroman, Frankfurt, Fischer, 2005.
 par la réapparition d’une caméra confisquée soixante ans auparavant, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Bien que le film se soit décomposé dans la caméra, il offre l’occasion de créer un récit autofictionnel qui se concentre sur la relation du protagoniste-auteur avec son grand-père taciturne et nazi. Dans le roman ­Unscharfe Bilder (Les Images floues) de Ulla Hahn33Voir U. Hahn, Unscharfe Bilder, München, ­Deutscher Taschenbuch Verlag, 2005.
, ce sont des photos, floues, de crimes de la Wehrmacht qui engagent une dispute animée entre une fille et son vieux père. Uwe Timm essaie, dans Am Beispiel meines Bruders, de s’approcher de son frère aîné et de son père par le journal caché de son frère. Christoph Meckel, dans Suchbild. Über meinen ­Vater, utilise les papiers de son père34 C. Meckel, Suchbild. Über meinen Vater, ­Düsseldorf, Classen, 1980.
. Monika ­Maron, quant à elle, s’approprie dans Pawels Briefe des lettres et photos du grand-père qu’elle a trouvées dans le grenier de sa mère35Voir M. Maron, Pawels Briefe. Eine Familiengeschichte, Frankfurt, Fischer, 1999.
.240240

Cependant, comme dans Zeit des Fasans, l’utilité et la signification historique de ces objets et sources se révèlent discutables. Surtout dans les romans du type investigateur/autofictionnel ou autobiographique, elles ne donnent pas suffisamment d’informations pour permettre une compréhension et ne servent donc que d’appui au questionnement. Par conséquent, les sources suscitent surtout des questions, comme nous pouvons l’observer aisément dans les romans qui tentent de comprendre les actes des ancêtres. Par ailleurs ces romans se terminent souvent sur un constat mettant en évidence l’impossibilité de comprendre. Le roman d’Uwe Timm se clôt avec le geste résigné emprunté au frère qui termine son journal en évoquant ­l’inutilité de relater des atrocités36Voir U. Timm, Am Beispiel meines Bruders, 2003, p. 151 et 159  (une fois le frère, une fois comme citation de l’auteur) : « Hiermit schließe ich mein Tagebuch, da ich für unsinnig halte, über so ­grausame Dinge wie sie manchmal geschehen, Buch zu führen. »
.


L’intérêt porté à la reconstruction investigatrice vient évidemment de la difficulté à comprendre les actes inhumains de la génération des ‘coupables’. De plus, plusieurs auteurs semblent souffrir d’une relation troublée avec les générations antérieures. Uwe Timm relate par exemple le comportement violent de son père37U. Timm, op. cit., p. 148.
. D’autres critiquent l’entêtement des parents, leur excès de discipline, leur manque d’humour, d’affection et de compréhension, surtout parmi les pères qui sont revenus brisés et malades de la guerre. Un cas spectaculaire est relaté dans Das falsche Leben – Eine Vatersuche (2006), un roman de Ute Scheub, dont le père s’est suicidé avec du poison devant l’audience d’une lecture de Günther Grass, en faisant un dernier salut à ses camarades de la SS38Voir U. Scheub, Das falsche Leben. Eine Vatersuche, München, Zürich, Piper, 2006.
. Le père de Christoph Meckel, qui avait terrorisé ses enfants avec une éducation insensible dès son retour de captivité après la Seconde Guerre mondiale, est ainsi symptomatique de la génération des coupables, montrée comme une génération de bornés taciturnes39C. Meckel, op. cit., p.  101 : « Die Entzauberung war gründlich, verstörend am Anfang, dann endlos grau. Der Halbgott des Kindheitsglaubens war ein nervöser Mann, Erzieher mit Nachholbedarf an Autorität. Er arbeitete an der Wiederherstellung seiner Familie, das heißt: an der eigenen bestimmenden Rolle in ihr. Er kontrollierte Kleider, Fingernägel und Manieren, beaufsichtigte Schulaufgaben und nahm jeden Tintenklecks zum Anlaß für prinzipielle Verkündigungen über Arbeit, Ordnung, Anstand und Kinder­icht. » 
. 


En dépit des sources problématiques et des ancêtres qui refusent leur coopération dans ce241241travail de mémoire, les romans du type « reconstruction investigatrice » sont rarement affectés par les scrupules épistémologiques. Parfois les textes ressemblent à un procès pénal ou à un réglage de comptes. Chez Monika Maron par exemple, on trouve le cas particulier d’une fille qui utilise la reconstruction de la vie du grand-père pour faire des reproches à sa mère encore vivante40Julian Reidy a particulièrement bien démontré la problématique de l’éthique de la mémoire (Vergessen, was Eltern sind. Relektüre und literaturgeschichtliche Neusituierung der angeblichen Väterliteratur, Göttingen, V&R unipress, 2012 ;   Rekonstruktion und Entheroisierung : Paradigmen des ‘Generationenromans’ in der deutschsprachigen Gegenwartsliteratur, Bielefeld, Aisthesis, 2013).
.


Les récits du type « reconstruction investigatrice » accusent souvent un pouvoir excessif des parents, mais reprennent en même temps le pouvoir d’interprétation en relatant une autre version de l’histoire de famille. Dans la littérature germanophone de Suisse on trouve moins d’accusations littéraires, à l’exception notable de Mars de Fritz Zorn41F. Zorn, Mars, Mit einem Vorwort von Adolf Muschg. 946 éd. München, Kindler, 1977.
. Urs Widmer, en revanche, qui semble avoir beaucoup souffert des problèmes domestiques de ses parents, a préféré l’approche plus ludique de la ­reconstruction imaginaire.


Conclusion


En guise de conclusion je propose d’examiner la valeur historiographique des récits que nous venons de passer en revue. La fonction historiographique des récits générationnels a été soulignée par exemple par Alleida Assmann, qui attribue un prétendu essor du roman générationnel à un mécanisme dû à la mémoire collective, soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale42Voir A. Assmann, « Unbewältigte Erbschaften. Fakten und Fiktionen im zeitgenössischen Familienroman », Generationen : Erfahrung – Erzählung – Identität, A. Kraft, M. Weißhaupt (éds), Konstanz, UVK-Verlagsgesellschaft, 2009.
. Sa thèse, en quelques mots, est basée sur l’hypothèse que la forme de la mémoire collective change après une soixantaine d’années environ, c’est-à-dire au moment où la ­génération qui avait participé aux événements traumatisants est en voie de ­disparition. 


La situation s’avère néanmoins un peu plus complexe. Tout d’abord, il convient de différencier plusieurs formes de récit générationnels. Le chronotope de la génération se manifeste non ­seulement242242dans le roman de générations, mais également dans les formes de reconstruction imaginaire ou de reconstruction investigatrice. De même, il n’y a pas réellement d’essor significatif des récits générationnels soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit plutôt d’un genre avec une longue tradition et un corpus riche depuis des décennies.


Par ailleurs, on peut bien observer un changement dans la culture de mémoire concernant les événements importants et discutables, étant donné qu’on retrouve également une hésitation à écrire les expériences des ancêtres aussi longtemps qu’ils sont vivants. Il est aussi vrai que le type de la reconstruction imaginaire est davantage présent dans la littérature germanophone de Suisse, alors que le type investigateur est majoritairement illustré en Allemagne. En revanche, ces deux types de récits partagent un vif intérêt pour les événements plus proches, qui suivent la Seconde Guerre mondiale. De plus, les exemples suisses montrent qu’un passé historique n’a pas besoin d’être si troublé pour ­engendrer des récits générationnels. 


Finalement, la question du pouvoir devient visible dans l’appropriation du passé. Les romans de familles sont de vrais laboratoires qui démontrent les configurations variées du pouvoir. Il y a, d’abord, des configurations de pouvoir au niveau des personnages. Souvent il s’agit d’une lutte entre la continuité affirmée d’une tradition et le besoin d’échapper à la répétition, en raison d’une ‘angoisse de l’influence’. Mais le pouvoir le plus discret réside dans le chronotope lui-même. Les textes suivant le chronotope de la génération établissent une attente dans la continuité biologique autant que la continuité de la tradition culturelle et des biens matériaux d’une famille. L’héritage de la famille s’étend même jusqu’à la culpabilité, comme on a pu l’observer dans le cas de Zeit des Fasans. 243243

Néanmoins, les réponses des membres de la famille vis-à-vis de la chaîne des générations peuvent osciller entre l’acceptation de la tradition ou en succombant à une compulsion de répétition – un « Wiederholungszwang » Freudien –, et le rejet de la ligne d’ascendance avec tous ses héritages financiers, traditionnels ou biologiques, compensé par la recherche d’une tradition alternative. 244244

Ralph Müller


Catalogue | RElations de pouvoir dans la famille d’aujourd’hui