Catalogue | RElations de pouvoir dans la famille d’aujourd’hui


 

Anne-Françoise Praz 

Histoire contemporaine

Histoire des masculinités, pouvoir et espace domestique


EN BREF | L’histoire des masculinités s’intéresse aux processus sociaux et culturels qui permettent, selon les sociétés, d’être considéré comme un homme. Des travaux récents ont thématisé l’impact des tensions entre sphère publique et privée sur la construction des masculinités.
Les historiens associent l’émergence du modèle bourgeois de la famille (XIXe siècle) à l’essor du capitalisme ; un espace domestique de qualité, entretenu par une épouse qui a quitté ses activités économiques, est un signe de réussite pour l’homme bourgeois. Mais un foyer trop empreint de douceur féminine menace l’acquisition par les garçons des qualités viriles, de caractère et de combattivité, nécessaires pour réussir dans le monde compétitif du travail. Les pères bourgeois les confient alors à des internats privés qui proposent des conditions de vie spartiates, ainsi qu’une pratique intense des sports. Vers la fin du XIXe siècle, le pouvoir des maris est raboté par des réformes du droit civil qui accordent davantage d’autonomie financière aux épouses. Un débat inédit, lié à la campagne contre la prostitution réglementée, remet en question les privilèges sexuels des hommes et des maris, contestant la ­notion de « devoir conjugal ».111111L’impact des guerres sur l’ébranlement ou le renforcement de l’ordre de genre a suscité des interprétations controversées. Les travaux récents soulignent davantage le caractère provisoire et superficiel de ces changements, ainsi que le mouvement très fort de retour à l’ordre au lendemain de la guerre. Dans le cas de la Suisse, des historiennes ont mis en évidence le renforcement symbolique et institutionnel de la sexuation des rôles au cours de la Seconde Guerre mondiale, expliquant en partie le maintien très fort du modèle bourgeois de la ­famille dans l’après-guerre. Parmi les recherches exploratoires actuellement menées, une thèse soutenue en 2014 à Fribourg éclaire les transformations vécues par les familles populaires des années 1960 à ­Fribourg et à Lausanne1C. Rusterholz, Les Mutations de la parentalité saisies par l’histoire orale. Analyse comparative de deux villes suisses (1955-1970), thèse de doctorat en histoire contemporaine, Université de ­Fribourg, novembre 2014.
.



L’histoire des masculinités constitue un champ de recherche en plein développement2Dans une bibliographie abondante et surtout anglo-saxonne, quelques ouvrages collectifs ont paru récemment en français : A. Corbin, J.-J. Courtine, G. Vigarello, Histoire de la virilité, Paris, Seuil, 2011 (en trois volumes) ; R. Révenin, Hommes et masculinités de 1789 à nos jours, Paris, Autrement, 2007 ; A.-M. Sohn (dir.), Une histoire sans les hommes est-elle possible ? Paris, ENS éditions, 2013.
. Certes, l’histoire a toujours parlé des hommes, et même longtemps uniquement d’eux, mais elle en parlait au « masculin neutre », confondant l’individu masculin et l’humain universel. La nature sexuée des hommes n’était pas un objet de recherche. « Un homme n’aurait pas l’idée d’écrire un livre sur la situation singulière qu’occupent dans l’humanité les mâles, écrivait Simone de Beauvoir. Un homme ne commence jamais par se poser comme un individu d’un certain sexe : qu’il soit homme, cela va de soi3 S. de Beauvoir, Le deuxième sexe [1949], Paris, Gallimard, 1979, p. 14.
.»


Or, être un homme, cela ne va justement pas de soi. Pour être considéré comme tel, il faut se conformer à un code, acquérir certaines qualités et compétences, autant d’éléments qui intéressent l’histoire, puisqu’ils évoluent au cours du temps, varient selon l’espace et les catégories sociales. Les chercheurs ont développé des théories et des modèles d’analyse pour étudier cette ­construction ­sociale du masculin, entre différenciation des112112femmes et ­hiérarchisation entre hommes4Le sociologue australien Robert (devenu∙e Raewyn) Connell définit la masculinité comme un ensemble de valeurs et de pratiques auxquelles les hommes sont censés se conformer. Il existe selon lui/elle plusieurs modèles de masculinité, historiquement et culturellement construits, en lien avec les rapports sociaux d’un moment.

Connell distingue la masculinité hégémonique, qui est pour un temps en position dominante et dont les tenants exercent un certain leadership, s’efforçant de maintenir leur rang par rapport aux femmes et aux autres hommes. Cette masculinité incarne la forme la plus honorée et reconnue d’être un homme dans une société donnée. Seule une minorité d’hommes la réalisent, mais tous sont contraints de se positionner par rapport à ce modèle. Les masculinités complices, sont incarnées par des individus qui agissent quotidiennement par de multiples ajustements pour concilier le modèle hégémonique avec la réalité qui est la leur au sein du monde professionnel ou familial ; ils profitent de certains avantages du système de genre (par exemple en termes de salaire). Connell évoque aussi les masculinités subordonnées, clairement situées dans une position dominée. On peut citer, pour le XIXe siècle, l’exemple des domestiques, à qui l’on dénie des attributs physiques de la masculinité (droit de porter la moustache) pour mieux marquer leur dépendance. Ou alors celui des homosexuels, assimilés à des femmes et stigmatisés par un discours médical qui les associe à l’anormalité et à la maladie. Enfin, Connell introduit dans son schéma les masculinités marginalisées. Les hommes situés dans cette catégorie appartiennent à des groupes socialement inférieurs ; ils mettent en œuvre les valeurs et pratiques liées à la masculinité pour lutter contre leur mise à l’écart, ou encore pour s’affirmer comme homme malgré leur position sociale. Ainsi, les ouvriers du XIXe siècle s’efforcent d’acquérir certains attributs de la masculinité bourgeoise (par exemple : posséder un logement), tout en accusant les bourgeois de ne pas être de vrais hommes, en se référant à d’autres attributs de la masculinité plus proches de leur réalité sociale, comme le travail manuel et la force physique.

Voir R. Connell, « L’organisation sociale de la masculinité », Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie [1995], Paris, Editions Amsterdam, 2014, p. 59-87 ; R. W. Connell, J. W. ­Messerschmidt, « Hegemonic masculinity – Rethinking the concept », Gender and Society, 19 (6), 2005, p. 829-859.

. Parmi les nombreuses recherches, rares toutefois sont celles qui incluent la vie domestique. Les travaux se sont surtout intéressés aux espaces homosociaux comme l’internat, l’armée, l’arène politique. 


Cette lacune étonnante est le résultat d’une dichotomie longtemps entretenue en histoire : celle de la séparation des sphères, les femmes étant assignées à la sphère privée de la famille, les hommes à la sphère publique de la politique et du travail. Les recherches ont été piégées par un recours trop unilatéral à des textes normatifs, qui ont pour fonction d’énoncer des modèles et non de renseigner sur les pratiques. Même au XIXe siècle, où les discours sur un tel clivage sont récurrents, la séparation privé-public était sans cesse transgressée5Pour approfondir ce débat historiographique : A. Vickery, « Golden age to separate spheres ? A review of the categories and chronology of English women’s history », The Historical Journal, 36 (2), 1993, p. 383-414.
. L’histoire des femmes a bien documenté cette transgression, soit du côté des travailleuses présentes sur le marché de l’emploi et lors des grèves ouvrières, soit du côté des bourgeoises et aristocrates engagées dans des associations religieuses, philanthropiques et bientôt féministes. En revanche, peu de travaux thématisent les tensions public-privé du côté des hommes. Cette question nous servira de fil rouge pour discuter du pouvoir dans la famille. Dans la synthèse historiographique ci-après, nous distinguons trois périodes, explorées par des recherches récentes, avec une plus grande attention portée au XIXe siècle pour saisir la généalogie de certains ­processus.


XIX e siècle : émergence et ébranlement de l’autorité du père et du mari


L’avènement du modèle bourgeois de la famille (homme pourvoyeur, femme au foyer) est inséparable de l’ascension sociale de la bourgeoisie, cette catégorie sociale qui tire son revenu de ses capitaux et de ses compétences, des ressources113113en adéquation avec le développement du capitalisme. Pour se démarquer de l’ancienne aristocratie et des nouvelles classes populaires, cette « middle class » adopte un certain mode de vie et défend certaines valeurs6E. Hobsbawn, « La middle class anglaise », Les Bourgeoisies européennes, J. Kocka (dir.), Paris, Belin, 1996, p. 101-129.
. Les historiennes anglaises ­Catherine Hall et ­Leonore Davidoff ont montré à quel point la formation de cette identité bourgeoise est ­intrinsèquement liée aux rôles sexués7 C. Hall, L. Davidoff, Family Fortunes. Men and Women of the English Middle Class, 1780-1850, Chicago, University of Chicago Press, 1987 (la traduction française vient de paraître aux Editions La Dispute). Cette recherche contribue à établir la centralité du genre en histoire sociale. L’ouvrage est fondé sur un imposant corpus d’écrits normatifs, manuels de savoir-vivre, traités d’éducation, presse et romans (pour saisir les modèles), mais surtout de recensements, d’archives privées, de testaments et d’écrits intimes (pour les confronter aux pratiques).
.


Une première analyse, conduite sur des écrits normatifs, met en évidence la différenciation poussée des rôles masculin et féminin. Il en découle un modèle idéal de masculinité bourgeoise. Ce modèle légitime d’abord le statut de l’homme bourgeois par rapport à l’aristocrate : il ne tire pas ses ressources d’un héritage mais les acquiert par son travail et ses compétences ; il ne mène pas une vie dissolue, mais s’efforce d’être un mari fidèle, sobre, et soucieux de l’éducation de ses enfants. Cet idéal masculin s’inscrit aussi en opposition avec l’ouvrier des classes populaires, dont le salaire ne suffit pas à entretenir l’épouse et les enfants, contraints de travailler, et qui est souvent stigmatisé pour son intempérance. De même, la femme bourgeoise n’est pas une aristocrate frivole ou une ouvrière négligeant son foyer, elle organise son intérieur de manière à dissiper les tensions, à garantir l’ordre et la propreté, elle dispense à ses enfants une éducation conforme à leur rang et entretient les réseaux sociaux et familiaux.


Par le biais d’une série d’histoires de familles, Hall et Davidoff montrent que cette différenciation des rôles est aussi le résultat de transformations économiques entraînant la séparation entre lieu de travail et lieu de vie. L’épouse, autrefois très active dans l’entreprise8Au début de l’industrialisation, les femmes bourgeoises étaient actives dans différents domaines de l’entreprise : préparation des matières, distribution aux sous-traitants, expédition, organisation de l’atelier, supervision des ouvriers et ­ouvrières, distribution des salaires et parfois tenue des comptes. Par ailleurs, les emprunts et investissements étaient également de leur ressort, puisqu’elles étaient souvent issues de familles plus aisées que celles leur mari ; par l’apport de leur dot au mariage et les relations avec leur famille d’origine, elles assuraient le capital nécessaire à la fondation et la transformation des entreprises. Ce rôle du capital d’origine féminine a aussi été mis en évidence en Suisse, notamment dans une étude sur la révolution industrielle à Winterthour (S. Bärtschi-Baumann, M. Imhof, M. Ingolg, « La contribution des femmes à l’industrialisation », Pognon, piété, patience. Les femmes suisses et la naissance de l’Etat fédéral, Femmes Tour (dir.), Genève, Métropolis, 1998, p. 54-63).

La séparation entre lieu d’habitation et lieu de vie (mécanisation accrue, usines installées aux confins des villes) n’est pas le seul facteur qui exclut progressivement les épouses bourgeoises de l’entreprise. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le développement du secteur bancaire modifie le mode de financement et les femmes n’ont pas accès aux formations techniques et comptables qui deviennent de plus en plus nécessaires.

Enfin, ce retrait des femmes correspond à la volonté des chefs d’entreprise masculins, car selon le modèle désormais dominant, l’homme bourgeois doit être capable de mener son entreprise sans le secours de sa femme, au risque de ternir sa réputation. L’historienne Ute Frevert a analysé la correspondance de plusieurs chefs d’entreprises ­allemands. Elle cite l’échange entre Werner Siemens et son frère Carl à St-Pétersbourg dans les années 1855-56, où à plusieurs reprises le frère aîné met en garde le cadet contre la tendance qu’il suppose chez sa belle-sœur, fille de banquier, de s’immiscer dans les affaires de l’entreprise ; des comportements féminins courants au début du siècle sont ici stigmatisés :

Stricte séparation entre les affaires et la vie de famille ; telle est la devise qui doit figurer tout en haut de ton étendard. […] Ta femme pêche par une façon de voir tout à fait erronée. Elle se considère comme une « patronne » (sic) qui en l’absence de l’homme exerce le commandement en chef. Plus tôt tu pourras lui faire perdre cette habitude, mieux cela sera. Si d’aventure, ma femme devait à un moment donné diriger la boutique, je ne permettrais jamais qu’elle s’adresse aux jeunes employés en leur donnant des ordres impératifs. La femme doit commander à la maison car en affaires, elle est nulle. Sinon, c’est le régiment en jupons, qui ne sert ni sa réputation, ni celle des hommes 

W. Siemens, Briefe, F. Heintzerberg (éd.), « lettres du 10 novembre 1855 et du 23 septembre 1856 », cité par U. Frevert, « Classe et genre dans la bourgeoisie allemande au XIXe siècle », Genèses, 6, 1991, p. 22.

, en est écartée. Les sources privées permettent d’attester qu’elle conteste fréquemment les restrictions qui lui sont imposées. Mais elle se heurte à l’autorité du chef de famille et aux droits dont il dispose sur ses biens.114114

Masculinité et espace domestique


L’espace domestique joue un rôle important dans l’affirmation de la masculinité bourgeoise. L’historien anglais John Tosh propose une analyse pionnière en la matière9J. Tosh, A Man’s Place. Masculinity and the Middle-Class Home in Victorian England, New Haven and London, Yale University Press, 1999. Tosh confronte la littérature prescriptive avec des ego-documents (journaux personnels, correspondances, autobiographies), qui permettent de ­mesurer le degré de conformité au modèle, mais aussi les difficultés rencontrés par des maris et pères bourgeois pour y correspondre et les compromis qu’ils négocient.
. Ainsi, l’achat d’une propriété dans un de ces nouveaux quartiers urbains résidentiels, avec une maison richement meublée et aménagée, représente un signe de réussite et un privilège de l’homme bourgeois. À l’écart du bruit des usines et de l’agitation des villes, il dispose d’un refuge de tranquillité, de confort, d’air pur 10C’est ainsi que les historiens anglais expliquent l’émergence de la passion du jardinage au sein de la middle-class ; dès les années 1830 apparaissent les premiers magazines de jardinage ainsi que des innovations techniques, comme la tondeuse à gazon mécanique, qui permet à l’homme bourgeois de s’adonner à son loisir sans transpirer comme un paysan. Voir C. Hall, L. Davidoff, op. cit., p. 370-374.
. Dans ces discours, le foyer est également présenté comme un espace de relations basées sur l’affection et la coopération, en opposition avec la compétition cruelle et impersonnelle du travail ; c’est un lieu de ressourcement moral, antidote aux tentations de la ville, au monde des affaires potentiellement ­corrupteur.


Mais la vie domestique, devenue le domaine privilégié des femmes qui s’efforcent d’y faire régner l’harmonie et la douceur, s’avère néanmoins dangereuse pour la masculinité11Selon Tosh, l’identité masculine se construit dans un équilibre subtil entre famille, travail et espaces de sociabilité masculine (associations, partis, pub, club, etc.). Voir J. Tosh, « Masculinities in an ­Industrializing Society: Britain, 1800-1914 », ­Journal of British Studies, 44, 2005, p. 330-342.
. Vers 1830, Tosh repère dans les écrits personnels des pères bourgeois une inquiétude croissante vis-à-vis de l’avenir de leurs fils, qui incarnent les espoirs de reproduction sociale. Le foyer où ils grandissent tout en apprenant leur métier auprès de leur père, ne risque-t-il pas d’en faire des jeunes hommes « efféminés », manquant des qualités viriles de caractère et de combattivité nécessaires dans un monde du travail de plus en plus compétitif ? C’est ainsi que Tosh explique le succès des internats privés (public schools), où les jeunes bourgeois sont instruits et éduqués entre hommes, avec des conditions de vie spartiates et une pratique intense des sports, ce régime étant censé les endurcir au physique comme au moral.115115

Les tensions public-privé et l’impact du capitalisme sur les rapports de genre concernent également la classe laborieuse. Cet aspect a été négligé par l’histoire ouvrière, qui observe les hommes dans les usines, les syndicats, les grèves, mais rarement dans l’espace domestique12L’historienne Anna Clark ( The Struggle for the Breeches. Gender and the Making of the British Working Class, London, University of California Press, 1995) a étudié l’impact de l’industrialisation sur les rapport de genre dans la classe populaire anglaise. Le développement des marchés et la mécanisation transforment le statut des artisans traditionnels, dont la majorité ne parvient pas à maintenir une production indépendante et doit se louer comme sous-traitant à domicile ou ouvrier de fabrique. De nombreux jeunes artisans ayant terminé leur apprentissage ne disposent plus d’un capital suffisant pour se marier, acheter ou louer un logement. Ces célibataires se retrouvent entre eux, renforçant la sociabilité traditionnelle du pub dans un sens plus libertin et misogyne.

La plupart de ces hommes ne se résignent pas au célibat. Ces entraves au mariage entraînent une augmentation des couples concubins, mais aussi des mères célibataires, abandonnées pas des hommes soit peu responsables, soit tout simplement obligés de chercher du travail ailleurs. D’autres se marient quand même, dans des conditions économiques précaires, et restent fidèles à leurs habitudes. Ce mode de vie entraîne des conflits conjugaux, en raison des longues heures qu’ils passent au pub et de l’argent qu’ils y engloutissent. Et ceci d’autant plus qu’ils ont un droit de propriété sur le salaire de leur épouse !

Certes les femmes fâchées de voir leur mari s’attarder au pub, cela n’a rien de nouveau. Mais à travers l’essor de toute une littérature populaire, de chansons et de caricatures sur le thème de la « lutte pour la culotte », Clark remarque que les difficultés économiques renforcent ces tensions. En consultant les archives des tribunaux, elle met en évidence une augmentation des violences ­domestiques pour le début du XIXe siècle, en particulier parmi les artisans de métiers traditionnels menacés par les transformations économiques.

Anna Clark propose également une révision de la thèse classique de Thompson (La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, « Point ­Histoire », 2012 - original anglais 1963). À la question de savoir comment s’était formée la conscience de classe des ouvriers, malgré leurs intérêts divergents, l’historien avançait la réponse suivante : tous les travailleurs se sont ralliés à la revendication de l’élargissement du droit de vote (masculin), qui leur est apparu comme une arme essentielle pour faire adopter des réformes de leurs conditions de travail 

Selon Anna Clark, cette hypothèse est correcte, mais incomplète, car les travailleurs se sont également ralliés à un certain modèle de masculinité. Ils ont remis en cause la masculinité ouvrière traditionnelle au profit des valeurs de domesticité, plus proches de l’idéal bourgeois. D’abord en réaction aux classes supérieures qui les stigmatisent comme des buveurs, des maris et des pères irresponsables. Et surtout, cette rhétorique s’avère utile pour rallier l’ensemble des forces ouvrières. En affirmant leur statut de père et de mari responsables, en luttant contre l’alcoolisme des ouvriers, les leaders syndicaux présentent leurs camarades comme des hommes méritant le droit de vote. Ils peuvent également justifier la limitation du travail des femmes en usine au nom des valeurs domestiques, alors qu’il s’agit davantage de garantir les emplois masculins. Enfin, l’adhésion au modèle bourgeois de la famille légitime la revendication d’un « salaire familial » pour les travailleurs ­masculins.

.


Remise en question juridique de l’autorité maritale


Vers la fin du XIXe siècle, les femmes bourgeoises mieux formées ne veulent plus être considérées comme des ignorantes, tenues à l’écart des affaires du mari. Les revendications pour l’égalité des sexes aboutissent à des modifications législatives qui érodent le pouvoir marital. En Angleterre, les épouses obtiennent le droit de propriété sur les revenus acquis après le mariage (1870), une réforme censée profiter d’abord aux salariées des classes populaires. Une autre loi leur garantit le contrôle sur les biens et propriétés qu’elles possèdent au moment du mariage (1882), ce qui signifie une réelle autonomie financière pour les femmes des classes supérieures ; les épouses obtiennent davantage de chances de conserver la garde de leur enfant en cas de divorce (1886). Les opposants crient au désordre des familles avec un tel abandon du principe de l’autorité indivisible du mari13B. Griffin, The Politics of Gender in Victorian Britain : Masculinity, Political Culture and the Struggle for Women’s Rights, Cambridge, ­Cambridge University Press, 2012, p. 37-51.
. Lorsque ces réformes sont discutées au Parlement, un opposant demande que leur mise en application soit retardée d’au moins deux ans, pour que les hommes qui envisagent le mariage aient le temps de reconsidérer les conséquences de leur acte !


En Suisse, le Code civil (CCS) de 1912, unifié au niveau fédéral, introduit certaines réformes du droit matrimonial (communauté ou séparation de biens), mais reste bien en retrait des revendications de l’Alliance des sociétés féminines suisses14Cette organisation faîtière avait justement été fondée en 1900 dans le but de former un groupe de pression national à l’occasion de cette importante réforme juridique.
. Le CCS se révèle décevant au sujet des droits de la116116femme mariée : le mari conserve le statut de chef de famille, l’épouse ne peut posséder de l’argent en propre, la veuve n’a pas le droit de tutelle sur ses enfants, et le modèle de la séparation des sphères est entériné par la loi15CCS de 1912 : 

art. 179 : « Le mari est le chef de l’union conjugale. Il détermine le domicile conjugal et pourvoit selon ses facultés à l’entretien de sa femme et de ses enfants. »

art. 180 : « La femme porte le nom du mari et partage sa bourgeoisie. Elle assiste son mari de ses conseils et joint son activité à la sienne pour la prospérité de l’union conjugale. Elle dirige le ­ménage. »

. Certains cantons protestants avaient déjà modifié leur code dans le sens d’une meilleure indépendance financière de la femme mariée ; le CCS reprend ces réformes, mais avec un caractère moins contraignant16Au tournant du XXe siècle, les cantons romands protestants (GE-VD-NE) adoptent de nouvelles dispositions dans leur code civil cantonal, relevant le statut de la femme mariée. Une recherche menée sur le canton de Vaud (cf. note 21) montre que les arguments énoncés lors de ces débats sont moins focalisés sur les droits des femmes que sur le bien-être de la famille et la stigmatisation de certains maris et pères jugés déficients.

La réforme discutée et adoptée au Grand Conseil entre 1895 et 1899 réduit le contrôle du mari sur les ressources familiales : celui-ci n’a plus le droit d’interdire à son épouse d’exercer une activité lucrative ; l’épouse peut disposer librement du produit de son travail, sous réserve de contribuer aux frais du ménage. Selon les partisans du projet, certains chefs de famille ne rempliraient pas « leurs obligations de droit naturel [à savoir le rôle de pourvoyeur] par suite de leur paresse, leur incurie, leur égoïsme ou leurs vices » ; l’épouse, financièrement dépendante, est alors incapable d’assurer son entretien et celui de ses enfants. Les exemples donnés stigmatisent surtout les hommes des classes populaires : « le chef de famille dilapide ses biens et ceux de sa femme à boire dans les cabarets » ; « il s’empare des effets mobiliers de sa femme pour les vendre, y compris la machine à coudre qu’elle a achetée et payée, et grâce à ­laquelle ses enfants ont encore du pain ».

En dénonçant ces situations problématiques, la loi définit par contraste le devoir du bon mari et du bon père : assurer l’entretien des siens. Le modèle du male breadwinner, diffusé par les discours et les pratiques des classes bourgeoises et appuyé par des écrits religieux, reçoit ainsi un r­enforcement institutionnel. L’homme qui parvient à remplir ce rôle conserve également tous ses droits sur le contrôle et l’allocation des ressources au sein du ménage ; en revanche, le pouvoyeur déficient qui doit compter sur le salaire de son épouse est non seulement stigmatisé, mais également déchu d’une partie de ses droits maritaux.

Certains députés avancent un argument religieux, invoquant la supériorité morale du christianisme. « Dieu n’a pas dit à Adam : tu tyranniseras ta femme et tu en feras le jouet de tes passions ! Nous qui nous disons chrétiens, distinguons-nous des Mahométans qui ne sont pas tendres avec les femmes, et accordons à nos compagnes ce qui leur est dû. » Ce « christianisme » relève davantage de l’influence du mouvement abolitionniste sur les élites protestantes, puisque la question de l’amélioration du statut de la femme mariée ne figure pas du tout à l’agenda politique des cantons ­catholiques.

Voir Bulletin des séances du Grand Conseil vaudois, 8 mai 1895 et 5 mai 1896.

.


Les privilèges sexuels des hommes en débat


Le débat sur la prostitution, lancé par le mouvement abolitionniste17Ce terme désigne une des revendications principales de la Fédération abolitionniste internationale : l’abolition de la prostitution réglementée par l’Etat, à savoir les contrôles sanitaires obligatoires et les maisons closes.
 de Joséphine Butler, en Angleterre puis dans l’Europe entière, critique les privilèges de la sexualité masculine18Voir A. Summers, « Which Women ? What Europe ? Josephine Butler and the International Abolitionist Federation », History Workshop Journal, 62, 2006, p. 216 ; C. Machiels, « Dealing with the Issue of Prostitution ; Mobilizing Feminisms in France, Switzerland and Belgium (1875-1920) », Women’s History Review, 17 (2), 2008, p. 200 ; A.-M. ­Käppeli, Sublime croisade. Ethique et politique du féminisme protestant 1875-1928, Genève, Zoé, 1990.
. Les abolitionnistes refusent la double morale sexuelle, autorisant aux hommes tous les écarts, alors que les femmes doivent rester des fiancées vierges et des épouses fidèles ; à l’exception bien sûr des prostituées, mises à part et contraintes à des contrôles sanitaires humiliants pour satisfaire les pulsions soi-disant irrépressibles des hommes. À leurs yeux, bien des problèmes sociaux (maladies vénériennes, enfants illégitimes) s’expliquent par l’abandon des hommes à leurs pulsions. La solution consiste à exiger des hommes le même comportement que celui préconisé pour les femmes : continence prémaritale, modération sexuelle, discipline morale. Voilà qui permettrait de supprimer l’exploitation sexuelle des femmes dans la prostitution et dans le mariage. Certains abolitionnistes attaquent la notion de « devoir conjugal » qui octroierait aux hommes un « droit de propriétaire » sur le corps de leur épouse19Tels sont les termes utilisés par la féministe genevoise Emma Pieczynska dans « La question du néomalthusianisme », Revue de morale sociale, septembre 1901, p. 338.
. Mais ce féminisme reste prisonnier d’une vision essentialiste de la différence des sexes. Les hommes seraient des êtres charnels entraînés par leurs pulsions, les femmes des créatures morales et spirituelles, qui117117doivent être instruites de sexualité afin de soutenir la moralisation des hommes20C’est ainsi que s’exprime un des militants abolitionnistes les plus actifs de Suisse romande, le Genevois Auguste de Morsier : « La force du jeune homme sera en raison directe de la libération de la jeune fille des préjugés et des ignorances où elle végète. La femme non sachante et non consciente sur ces questions est le plus grand obstacle à la moralisation du jeune homme. Voilà la valeur du féminisme. » (Bibliothèque publique et universitaire de Genève, Manuscrits de Morsier, MS fr. 6939/20, Fragments d’une conférence concernant l’instruction de la morale sexuelle [s.d.]).
.


En analysant les répercussions de ce débat en Suisse, on constate un intéressant clivage linguistique et religieux. Nadia Gerodetti souligne les tensions entre les sections romandes et alémaniques de la Fédération abolitionniste internationale, les premières associant morale sexuelle et égalité des sexes, les autres davantage orientées vers la lutte contre l’immoralité21N. Gerodetti, « Lay Experts’: women’s social purity groups and the politics of sexuality in Switzerland, 1890-1915 », Women’s History Review, 13 (4), 2004, p. 585-610 : l’auteure ne spécifie pas en quoi le « pre-existing social and political context » (p. 588) expliquerait ce clivage linguistique. Notons aussi que les liens de Joséphine Butler avec la Suisse romande et l’installation à Genève du siège de sa Fédération sont facilités par les réseaux protestants (parmi lesquels de généreux banquiers genevois) et par le mariage de sa sœur dans une ­famille italo-suisse, installée sur la Riviera ­vaudoise.
. Le clivage le plus prégnant est cependant d’ordre religieux ; c’est seulement dans les cantons protestants que l’abolitionnisme parvient à lancer, pour la première fois, un débat ­public respectable sur la sexualité. Nous avons montré le contraste entre la diffusion très large de cette nouvelle morale sexuelle dans le canton protestant de Vaud, et la stratégie du silence orchestrée par les autorités et l’évêché à Fribourg, qui répriment tout discours public sur la sexualité22Dans le canton de Vaud en effet, la Société vaudoise pour le relèvement de la moralité, une société mixte, filiale de la Fédération abolitionniste internationale, lance une croisade contre la double morale sexuelle et la prostitution réglementée à travers la presse protestante, des brochures vendues très bon marché en kiosque, des pétitions au Grand Conseil récoltant les signatures par le réseau des paroisses, ainsi qu’un programme de conférences prononcées dans plusieurs localités. En 1905, elle organise une tournée de conférences sur le thème : « la chasteté masculine devant la médecine et la morale ». On y apprend que la continence masculine n’est pas néfaste à la santé et que même les hommes mariés doivent se départir « de l’idée naïve que la fonction sexuelle doit s’exercer continuellement et comprendre que la vie maritale est intermittente par définition ». Sur la base d’un corpus de ces écrits, une analyse de contenu permet de mettre en évidence le modèle de masculinité idéal, à travers les oppositions récurrentes entre deux catégories d’hommes. Ceux qui donnent libre cours à leur sexualité et une autre vision de la virilité qui passe par la maîtrise des pulsions sexuelles.

Pour la même période à Fribourg on ne trouve pas de publications similaires d’inspiration catholique. La circulation des écrits sur la sexualité est sévèrement réprimée. Cette répression répond aux objectifs du gouvernement conservateur, soit la volonté de ne pas affaiblir l’Eglise catholique, son allié politique, par un discours qui contesterait le monopole de celle-ci en matière de morale sexuelle.

Cependant, un examen plus attentif des sources montre que cette stratégie du silence est controversée au sein même du clergé ; entre 1895 et 1912, selon un échange de correspondances conservé aux Archives de l’évêché de Fribourg, un long débat s’est engagé sur la sexualité maritale, débouchant sur un texte d’instructions aux fiancés. Le débat a porté d’abord sur la diffusion du texte. Au lieu d’une feuille volante, l’évêque impose un document, interdit de reproduction, remis aux seuls curés qui le liront aux fiancés en tête-à-tête. On est loin du débat public !

Le texte adopte un langage sexuellement neutre, parlant des « époux », du « conjoint ». Mais la correspondance révèle que cette neutralité a fait débat, s’agissant de la question du « devoir conjugal », à savoir la relation sexuelle à la demande d’un conjoint, devoir décrété « rigoureusement obligatoire » pour éviter d’exposer l’autre au risque d’adultère. Certains curés suggèrent de lire l’instruction séparément aux fiancés, de manière à rappeler à l’homme qu’il ne doit pas abuser du devoir conjugal, utilisant son épouse comme « un instrument docile à ses passions ». D’autres curés proposent d’accorder des exceptions, en cas de « demande immodérée » d’un conjoint, ou lorsque l’un des conjoints « laisse retomber sur l’autre tout le souci et la charge du ménage ». Autre suggestion, l’idée que le « commun accord » doit être la règle dans le devoir conjugal. Toutes ces propositions sont rejetées. Le texte final ne dit rien des devoirs des maris mais précise ceux des mères et des épouses. Le « devoir conjugal » a encore de longues années devant lui en terre catholique.

A.-F. Praz, « Religion, Masculinity and Fertility Decline. A Comparative Analysis of Protestant and Catholic Culture (Switzerland 1890-1930) », The History of the Family, 14, 2009, p. 88-106.

.


Les deux guerres mondiales : ébranlement et renforcement du modèle


L’idée que l’activité des femmes durant les guerres aurait contribué à leur émancipation et au recul de l’autorité patriarcale est assez répandue. Cependant, cette thèse a été contestée par les historiens du genre dès les années 1980. Les travaux soulignent davantage le caractère provisoire et superficiel de ces changements et le mouvement très fort de retour à l’ordre au lendemain du conflit. Dans plusieurs secteurs, les travailleuses sont renvoyées à leurs foyers pour faire place aux soldats revenus du front, alors que des courants politiques natalistes et familialistes insistent sur le devoir maternel des femmes23En Suisse aussi, ce courant est perceptible dans les années 1920. Plutôt que par le traumatisme de la guerre, qui n’a pas touché le pays, on peut l’expliquer par le choc de la grève générale de 1918. Les tentatives de réforme sociale, notamment dans le domaine des droits des femmes, se voient systématiquement entachées du soupçon de bolchévisme ou du risque d’accentuer la « décadence des mœurs » qui aurait été initiée par la guerre. Ainsi, le modèle bourgeois de la famille et la femme au foyer sont légitimés comme des remparts contre le désordre.
. Françoise Thébaud évoque les difficultés à répondre d’une manière univoque à la question de l’affaiblissement ou du renforcement du système de genre, étant donné la variété des118118situations des femmes, selon leur classe, leur âge, leur appartenance à un pays vainqueur ou vaincu24F. Thébaud, « Penser la guerre à partir des femmes et du genre : l’exemple de la Grande guerre », ­Astérion, 2, 2004, [en ligne ],
. À partir de recherches récentes, nous proposons ici quelques réflexions relatives à l’impact des guerres sur le pouvoir dans la famille.

France et Première guerre mondiale : absence, douleur et ressentiment


Pour repérer au plus près le vécu des soldats bouleversés par l’expérience de la mort de masse25S. Audoin-Rouzeau, « La Grande Guerre et l’histoire de la virilité », Histoire de la virilité, II, A. Corbin, J.-J. Courtine, G. Vigarello (dirs), Paris, Seuil, p. 404-410.
, des travaux ont analysé leurs écrits personnels rédigés sur le front (journaux intimes, correspondances). Ces documents laissent transparaître l’affrontement intérieur entre l’attachement au devoir de soldat et l’angoisse et l’écœurement face à la boucherie. Quel est l’impact de ce vécu sur leur identité virile et leur rapport aux femmes ?


Luc Capdevilla présente l’analyse d’un corpus de cartes postales (137) écrites par Ulysse, un viticulteur du Languedoc, à sa femme et à son fils, corpus conservé grâce au petit garçon qui les collectionne26L. Capdevila, « L’identité masculine et les fatigues de la guerre (1914-1945) », Vingtième Siècle. ­Revue d’histoire, 3 (75), 2002, p. 97-108.
. À travers cette correspondance, Ulysse ne cesse d’abord de rappeler qu’il reste le chef de famille. À son fils, il recommande d’être sage même si son père n’est pas là pour le corriger ; à son épouse il fournit des conseils pour la tenue du domaine et demande confirmation de l’exécution des travaux. Parallèlement, il vit une relation d’inversion des rôles avec sa femme, puisqu’il dépend de ses colis pour le linge, la nourriture et l’argent. Au fil de la correspondance, une dépendance affective s’installe. Ulysse devient moins distant, il trouve des paroles de plus en plus affectueuses et manifeste son inquiétude lorsque les lettres n’arrivent pas27Lettre datée du 10 juillet 1917, citée par L. ­Capdevila, op. cit., p. 101 (orthographe originale) : « Je suit toujous sang nouvelles de toit je ne sait quoi me pensé de toit tu peut croire que cela me donne le cafard de n’avoir jamais de tes lettres. » 
.


Au cours des années, l’homme fort, le père, a révélé sa tendresse et sa fragilité. Cette transformation pourrait rapprocher les identités masculines et féminines et amorcer des relations plus ­coopératives.119119Mais la guerre développe aussi le doute, la rancœur et l’aigreur à l’égard des femmes, comme le constate Jean-Yves le Naour 28J.-Y. Le Naour (Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 84, 2001, p. 33-44) : « Il faut sauver notre pantalon. La Première Guerre mondiale et le sentiment masculin d’inversion du rapport de domination ».
. En analysant des chansons de soldats, il montre que la séparation, l’absence prolongée, la frustration sexuelle et affective, engendrent le doute sur la fidélité des femmes et des fantasmes sur leur quotidien. À ­l’arrière, elles feraient la belle vie, profiteraient de l’absence des hommes pour usurper leur place dans la vie économique et sociale29Citons un exemple fourni dans son article : 

« Les femmes, il faut leur rentrer d’dans !

Vivement les mâles et la République !

Dressons nous et levons la trique, 

Nous sommes en danger tout du long,

Il faut sauver notre pantalon. »

. Désorientés, momentanément dépossédés de leur autorité, les hommes réagissent dans ces chansons avec une violence et une obscénité accrues à l’encontre des femmes. L’expérience de la guerre engendrerait davantage un fossé qu’un rapprochement. Le Naour en veut pour preuve le fait que la courbe des divorces augmente sensiblement au retour des soldats. La fragilité des hommes durant cette guerre aurait nourri la misogynie et ­fortifié l’idéal de virilité.


Suisse et Deuxième guerre mondiale : renforcement du système de genre


En Europe occidentale et aux Etats-Unis, le modèle bourgeois de la famille connaît son apogée au cours des années cinquante. On l’explique généralement par l’essor économique, qui permet aux familles des classes moyennes et d’une partie des classes populaires de vivre sur le seul salaire masculin. D’autres explications invoquent le renforcement du système de genre durant la guerre, par des processus culturels et institutionnels, dont l’impact persiste.


Pour la Suisse, les recherches intégrant une analyse de genre ont traité bien davantage de Seconde Guerre mondiale que de la Première, introduisant cette dimension dans le débat sur la défense militaire ou l’adaptation économique comme meilleure explication du maintien de la Suisse à l’écart120120du conflit30Voir par exemple : 

- M. Pavillon, Les immobilisées – Les femmes suisses en 39-45, Lausanne, Editions d’en bas, 1989 ;

- S. Burghartz [1998], « Geschlechtergeschichtliche Anmerkungen zur aktuellen Diskussion um die Rolle der Schweiz im Zweiten Weltkrieg », Traverse, 2, 1998, p. 145-156 ;

- J. Tanner, « Réduit national und Geschlechterordnung im Zweiten Weltkrieg. Kritische Anmerkungen zu einer Kritik », Traverse, 3, 1998, p. 117-127 (réponse à S. Burghartz) ;

- R. Stämpfli, « Kriegswirtschaft, Militär und Geschlecht. Der Reduitenentscheid in Geschlechtergeschichtlicher Perspektive », Traverse, 1, 1999, p. 118-130.

. Ces travaux soulignent à quel point la propagande de guerre et le discours sur la défense nationale spirituelle célèbrent la division des tâches : les hommes au front défendent la patrie, les femmes à l’arrière participent à l’effort de guerre en assurant la garde du foyer, en préparant des plats roboratifs avec des denrées rationnées 31 P. Meier, N. Gysin, Vom heimischen Herd an die politische Front. Die Rolle der Ringier-Zeitschriften in den Krisen- und Kriegsjahren 1933-1945, Bern, Institut für Medienwissenschaften, 2003.
 ; les ouvrières d’usine, pourtant nombreuses, sont absentes du tableau.


Au-delà des discours et des images, le statut social des hommes et leur pouvoir au sein de la famille se trouve aussi renforcé par des dispositions prises en raison des pleins pouvoirs et de l’économie de guerre. Ainsi, la situation des travailleuses engagées dans l’industrie ou certains secteurs du tertiaire se précarise : les femmes sont des « auxiliaires », payées à des salaires inférieurs ou parfois même remplacent sans salaire le mari qui touche les allocations pour mobilisés ; elles sont exclues des conventions collectives et licenciables dans les quatre jours pour faire place à un soldat revenu du front32N. Natchkova, « Etude de la politique patronale face à la main-d’œuvre féminine en Suisse, 1939-1946 », Au foyer de l’inégalité – La division sexuelle du travail en Suisse pendant la crise des années 30 et la Deuxième Guerre mondiale, S. Christe, N. Natchkova, M. Schick, C. Schoeni, Lausanne, Antipodes, 2005, p. 105-179.
. Dans ces conditions, l’homme ne craint pas de perdre son identité de travailleur à l’issue du conflit. Par ailleurs, les caisses de compensation pour mobilisés – une grande amélioration par rapport à la Première Guerre – rassurent également les hommes sur leur rôle de pourvoyeur et sur le fait que leur famille est à l’abri du besoin. Les versements ont aussi un effet nataliste, favorisant les hommes mariés et pères par rapport aux célibataires et offrant des primes de naissance33D. Hättenschwiler, Der Baby-Boom in der Schweiz während des Zweiten Weltkriegs, mémoire de licence de l’Université de Berne, 1992 (non publié).
.


Vers la fin du modèle bourgeois : des mécanismes à clarifier


Comment passe-t-on de cette prévalence du modèle bourgeois de la famille à l’éclatement actuel des formes familiales et à l’avènement de relations de couple plus égalitaires ? Comprendre les121121mécanismes qui ont généré une telle transformation constitue la tâche actuelle des historiens de la famille. L’heure est aux recherches exploratoires, sur des terrains bien circonscrits où les facteurs éventuels de changement sont repérables, et qui permettront d’élaborer des modèles plus généraux.


À ce titre, citons l’exemple d’une thèse récemment soutenue par Caroline Rusterholz à Fribourg en histoire contemporaine, qui traite des rôles de genre dans les familles fribourgeoises et lausannoises des classes populaires, au cours des années 1955-197034C. Rusterholz, Les Mutations de la parentalité ­saisies par l’histoire orale. op. cit.
. Confrontant la recherche en archives, l’analyse de presse et l’histoire orale, ­Caroline ­Rusterholz analyse comment ces familles sont parvenues à limiter leurs naissances, renversant la courbe du baby-boom, et comment ces pères et mères ont vécu et pensé leur rôle d’époux et de parents. La thèse montre ainsi que le modèle bourgeois gagne encore en prégnance durant cette période. D’une part, les hommes pourvoyeurs doivent assurer à leur famille l’accès à de nouveaux biens, au-delà de la seule subsistance, et financer la formation prolongée des enfants ; d’autre part, la présence de la mère auprès des enfants se trouve légitimée par la vulgarisation des théories psychologiques de la carence maternelle. Mais cette persistance du modèle traditionnel ne va pas de pair avec une soumission des femmes. Les femmes au foyer interrogées par la chercheuse affirment leur autonomie face à leur époux et prennent en charge d’importantes décisions au niveau du budget, en les légitimant par le bien-être des enfants. Les injonctions à la « bonne maternité » les conduisent aussi à se montrer pro­actives en matière de contraception, à chercher des informations, à inciter leur mari à ces pratiques. Ainsi, précédant la volonté d’émancipation des femmes, leur adhésion au modèle ­traditionnel de la mère au foyer disponible et compétente aurait déjà préparé la voie à la légitimation122122de la contraception et à la volonté des femmes de contrôler leur fécondité.


Les mécanismes de changement peuvent ainsi emprunter des voies inattendues. Ce travail souligne l’intérêt d’une recherche intégrant les contraintes économiques et sociales des catégories étudiées, les modèles idéaux diffusés à un moment donné, mais aussi les pratiques quotidiennes et les rapports interpersonnels. C’est ce processus d’ajustement, où chacun pense et invente sa propre vie en fonction de ses perceptions et de ses opportunités, qui oriente les comportements individuels et explique in fine les « transitions » étudiées par les historiens.123123

Anne-Françoise Praz 


Catalogue | RElations de pouvoir dans la famille d’aujourd’hui