Catalogue | RElations de pouvoir dans la famille d’aujourd’hui


 

Sylvie Jeanneret & Michel Viegnes


Introduction



Les relations de pouvoir semblent inscrites dans l’étymologie même du mot « famille », la famila signifiant en latin classique « ensemble des esclaves de la maison », en lien avec famulus, esclave appartenant à une maisonnée1Le mot peut aussi signifier l’ensemble des vassaux ou des « clients » au sens ancien du terme, d’un haut personnage. Dans ses Commentaires de la Guerre des Gaules (I, 4), Jules César mentionne ainsi un chef helvète nommé Orgétorix qui amène avec lui toute sa « famille », composée de dix mille hommes, auprès de la cour qui doit le juger, et cette démonstration de force lui permet d’éviter la condamnation.
. Certes, le sens que nous lui prêtons aujourd’hui existe aussi, comme en témoigne l’expression de paterfamilias : la familia peut être l’une des branches d’une gens 2Dans le Pro Murena (XVII), Cicéron défend son client en le présentant d’abord comme issu « d’une ancienne famille » (ex vetere familia).
, cette dernière s’étendant à ce que l’on appellerait dans d’autres contextes culturels un clan ou une tribu, voire tout un peuple. Ce mot de gens, gentis renvoie évidemment à la génération et souligne la nature initialement biologique du lien entre ses membres. On comprend donc pourquoi selon Levi-Strauss la famille est le lieu même du passage de la nature à la culture, ou plutôt de l’acculturation d’un fait naturel : de la prohibition de l’inceste à la parentalité partagée par toute la « tribu », l’auteur des ­Structures élémentaires de la parenté nous rappelle que la famille, outre le lien génétique vertical parents-enfants et horizontal entre membres de la fratrie, c’est aussi un espace de vie partagée. La culture (de coleo, colere) renvoie à l’habiter, au vivre-ensemble dans un même lieu, qui peut être marqué par l’emplacement du feu, ou foyer. Dans la Grèce antique, l’oïkos (οἶκος) est à la fois la maison, la ­communauté1010familiale – étendue aux esclaves – qui l’habite sous l’autorité du père, et l’ensemble des biens qui s’y trouvent3Le verbe colere est d’une polysémie particulièrement intéressante, puisqu’il désigne à la fois l’habitat, la culture du sol et le « culte » religieux. On peut évoquer au passage les nombreux cultes familiaux, de l’Hestia grecque et son homologue romaine Vesta, protectrices du « foyer » familial –  bien que toujours vierges elles-mêmes – aux dieux Lares des Romains.
. Le concept ancien de famille semble ainsi avoir intégré l’étape majeure de l’histoire humaine qu’a été la sédentarisation. Le terme chinois désignant la famille, Jiating, est d’ailleurs composé de deux idéogrammes dont le premier () signifie « toit, maison » et le second (庭) « cour4Les siheyuan, maisons chinoises traditionnelles que l’on ne voit plus guère aujourd’hui qu’au cinéma et dans quelques quartiers protégés des villes touristiques, se caractérisaient par une cour intérieure, autour de laquelle étaient distribués les différents pavillons.
 ». Les mots désignant la maison en tant qu’édifice, dans plusieurs langues européennes, peuvent aussi par métonymie se référer à une famille, de nobles ou du moins de notables : ce double sens est présent dans The Fall of the House of Usher d’Edgar Poe. 


Cette dimension spatiale de la famille, en tant que maisonnée, est complétée par son extension dans la durée. Qui dit famille dit continuité, perpétuation, les deux passant par la transmission, du nom en premier lieu - généralement un patronyme. En donnant son nom, le père transmet symboliquement son statut ; nombre de langues incluent d’ailleurs l’ascendance parternelle dans le nom individuel : le phénomène est bien connu dans les langues sémitiques, et si un fils en Islande répond au nom de famille de Magnusson, la fille portera le nom de Magnusdottir 5Exception notable, l’Espagne, où le nom de famille se compose du patronyme et du matronyme, comme c’est le cas pour Federico Garcia Lorca. Le nom du père venait traditionnellement en premier, mais une loi récente a aboli cette précellence, au nom de l’égalité des sexes. Il faut tout de même mentionner qu’un individu pouvait être connu sous son seul matronyme : c’est vrai pour le poète et dramaturge, que l’on désigne plus souvent souvent par « Lorca », et pour Pablo Ruiz Picasso. Dans les deux cas, le nom de la mère est plus original et plus distinct que le nom du père, relativement banal.
. Avec le nom, dans la plupart des sociétés féodales indo-européennes, se transmettaient aussi la caste ainsi que les prérogatives ou le pouvoir qui la définissaient, généralement de père en fils (aîné). Et outre leur valeur purement matérielle, les biens composant le patrimoine sont également des biens symboliques, renvoyant au statut et au prestige. 


Parmi d’autres sens possibles, une substance aussi surdéterminée que le sang est le vecteur par excellence du lien génétique et biologique dans la quasi-totalité des cultures traditionnelles : la force symbolique des «  liens du sang » se révèle d’ailleurs encore dans la langue, la famille restant le paradigme le plus commun des Wahlverwandschaften,1111ou « affinités électives ». Dans telle république, les citoyens sont censés vivre dans la « fraternité », la liberté et l’égalité, alors que dans la sphère privée des amies intimes sont « comme des sœurs ». Evidemment, de telles métaphores prêtent à controverse : l’Histoire incite à se méfier des « pères de la nation » et tous les patrons ne sont pas des « pères » – au sens affectivement positif du terme – pour leurs employés. Plusieurs religions jouent également sur le paradigme familial : si parmi les monothéismes seul le christianisme envisage Dieu comme père, en revanche les panthéons polythéistes sont de vastes arbres généalogiques. Jupiter, le « Ciel-Père » latin dont le nom vient de l’indo-européen « *Dyēus pheter », que l’on retrouve dans le grec Ζεύς πατὴρ et le sanscrit Dyauṣ Pitā, est le père des Olympiens et a engendré de nombreux « bâtards ». D’autres cultures plus anciennes vénèrent des déesses mères qui représentent la Nature à l’origine de tous les êtres6Cette notion fait l’objet d’un débat assez âpre parmi les anthropologues et les préhistoriens. Si certains n’hésitent pas à présenter les nombreuses statuettes féminines du Paléolithique comme la preuve d’une religion et d’une culture « matriarcales » qui auraient précédé le patriarcat socio-­culturel né de la sédentarisation néolithique (cf. M. Gimbutas, J. Campbell, Le Langage de la déesse, trad. C. Chaplain, V. Morlot-Duhoux, préf. J. ­Guilaine, Paris, Éditions des Femmes, 2005), d’autres considèrent en revanche que ni ces représentations de la fécondité/fertilité ni les nombreuses figures de déesses-mères dans les religions antiques (Ishtar, Déméter, Cybèle, etc.) ne permettent de conclure à une telle hypothèse, porteuse selon eux d’un révisionnisme féministe de l’histoire.
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Si dans son modèle idéal elle constitue un réseau de solidarités vitales marquées par des liens affectifs forts, la famille est plus souvent, dans ses représentations culturelles, le lieu du conflit ou du dévoiement de l’affect. Au patriarche abusif ou despotique répond le père humilié, trahi ou exploité par ses enfants, comme le père Goriot, véritable « Christ de la paternité » selon son créateur. À la mère victimaire peut s’opposer une genitrix possessive7Figure qui nécessite chez l’enfant un acte symbolique fort – plus fort qu’une simple « coupure du cordon » – pour se défaire de son emprise (voir M. Gastambide, Le Meurtre de la mère, Paris, Desclée de Brouwer, 2002).
, qui détestera le gendre ou la bru qui lui a « volé » son enfant, comme on le voit dans le roman éponyme de François Mauriac ou Le Planétarium de Nathalie Sarraute. Les rapports familiaux horizontaux sont depuis toujours saturés de jalousie, de rivalité et de désir mimétique : Caïn et Abel8Le roman que John Steinbeck publie en 1952, East of Eden, s’inspire d’un verset de cet épisode biblique, où il est dit que Caïn, fuyant la colère de Dieu après le meurtre de son frère, s’installe au pays de Nod, « à l’est d’Eden » (Gn 4, 16). Elia Kazan a tiré de la quatrième partie de ce roman-fleuve relatant le destin de deux familles le scénario de son film classique de 1955, où l’acteur James Dean joue Caleb, le fils mal-aimé d’un père justement prénommé Adam, qui lui préfère son frère Aaron.
, Remus et Romulus sont les frères ennemis les plus connus, mais le mythe d’Atrée et de Thyeste est sans doute la parabole la plus tragique de tous les dysfonctionnements familiaux. Rappelons qu’avant1212de s’entre-déchirer les deux jumeaux avaient déjà assassiné leur demi-frère Chrysippe ; à ce premier meurtre succède celui des fils de Thyeste de la main d’Atrée, ce dernier ayant découvert la relation adultère que sa femme Erope entretenait avec son beau-frère. Le cannibalisme familial vient couronner cette vengeance lorsqu’Atrée fait manger à Thyeste – à son insu – ses fils assassinés. Il a de qui tenir, puisque son grand-père Tantale avait déjà fait manger aux Dieux son propre fils Pélops lors d’un banquet. Thyeste répond à cet outrage contre les lois du sang et de la culture par l’inceste : convaincu par un oracle qu’il ne pourra être vengé que par un fils conçu avec sa propre fille Pélopia, il engrosse celle-ci, qui donne naissance à Egisthe, lequel tuera effectivement Atrée. On sait que ce personnage impie (son nom signifiant « sans crainte », notamment sans crainte des dieux) transmet à ses descendants, les Atrides, une malédiction qui ne s’arrêtera qu’avec Oreste. Mais le malheureux fils ­d’Agamemnon devra accomplir un matricide pour venger son père, assassiné par Clytemnestre et Egisthe, devenu l’amant de celle-ci. L’histoire d’Oreste et de sa sœur Electre est un scénario typique de la vengeance familiale, qui a inspiré Sophocle, Euripide et de nombreux auteurs modernes, dont ­Giraudoux et Eugene O’Neill. Shakespeare reprend un motif orestien dans Hamlet, mais sans l’équivalent d’Electre, alors que Mérimée crée dans Colomba une Electre corse poussant son frère à venger le meurtre de leur père, mais aucune figure maternelle ne vient compléter le tableau de famille dans cette sombre histoire de vendetta. Rappelons au passage que la lutte entre deux familles est également un topos assez universel, comme on peut le voir dans le Mahabharata, où s’opposent deux branches du même clan, les ­Kaurava et les Pandava. 


Cellule de base de la société, la famille est donc logiquement un condensé de tous les ­rapports1313inter­individuels qui structurent ou déchirent celle-ci : amour, haine, solidarité, trahison, don et contre-don, partage et transmission mais aussi rivalité, allant de la simple concurrence à la jalousie destructive. D’innombrables récits en font le huis clos de luttes acharnées, inspirés sans doute par la réalité des conflits et des relations de pouvoir, mais aussi parce qu’une famille harmonieuse est dans l’imaginaire collectif la plus parfaite des utopies, n’offrant ainsi aucun intérêt dramatique. Du point de vue idéologique et politique, la famille est souvent suspecte aux yeux des penseurs de gauche : ces derniers y voient une structure typiquement conservatrice, par opposition au contrat social qui doit fonder le rapport entre l’individu et le reste du groupe au sens plus large, contrat qui seul permettrait l’accès à des valeurs universelles et humanistes, alors que la valorisation du lien familial encouragerait plutôt l’attachement à des valeurs archaïques, patriarcales et nationalistes. Il est clair que le ­Travail, famille, patrie du régime pétainiste inciterait à aller dans ce sens, de même que les family values prônées par les politiciens les plus conservateurs aux Etats-Unis9 Le patriarche d’une dynastie politique d’extrême-droite en France l’a assez bien résumé dans une formule typique de sa rhétorique de tribun populiste : « J’aime mieux mes filles que mes nièces, mes nièces que mes cousines, mes cousines que mes voisines ». Cette vision de la société comme une suite de cercles concentriques, de plus en plus éloignés du centre identitaire, est à rapprocher de certaines conceptions de l’état « ethnique », fondé sur le « droit du sang » – jus sanguinis, par opposition au jus solis – et qui considèrent le peuple comme une famille élargie, où celui qui est d’un autre « sang » est vu comme une menace potentielle. L’ironie du sort, pour l’auteur de cette formule, est d’avoir dû subir lui-même un « meurtre du père » de la part de sa fille et héritière politique. . Le fameux cri de Gide dans Les Nourritures terrestres : « Familles, je vous hais ! portes refermées ; foyers clos ; possessions jalouses du bonheur » évoque plutôt l’extension d’un égoïsme naturel, un chacun-chez-soi dont la bourgeoisie a fait la base de son ordre social. Mais quelle que soit son échelle, l’idée de communauté restreinte et naturelle s’oppose pour certains à celle de communauté élargie fondée sur un pacte rationnel et humaniste. Opposition évidemment contestable, la famille et la société étant deux espaces également indispensables pour la construction de l’individu, mais cette idée fait toujours débat dans l’Europe contemporaine.1414

Ce recueil d’articles propose un éclairage interdisciplinaire sur les relations de pouvoir dans le cadre familial afin de déplier les enjeux posés par la famille telle qu’elle est perçue, représentée, construite, voire analysée dans différentes disciplines, des sciences humaines mais également des sciences « dures ». En proie à des transformations et des remises en cause depuis plusieurs décennies déjà, la famille comme composante centrale de la société suscite aujourd’hui des discussions ou prises de positions passionnées et émotionnelles. L’unité familiale, quoi qu’on puisse en dire, demeure l’un des noyaux durs de la société occidentale du début du XXIe siècle, et celui-ci s’avère bien plus résistant qu’on aurait pu le penser face au fameux individualisme du sujet développé depuis les années 1970. La famille (définie par une parenté avec un ou des enfants), qu’on peut trop rapidement et facilement percevoir comme une notion « traditionnelle », résiste de fait à l’immobilisme et au passéisme par ses capacités à se réinventer et à s’autogérer, en particulier dans sa manière d’affronter les rapports de pouvoir qui s’établissent entre ses membres. En effet, la famille semble s’articuler autour des différents paramètres que constituent la « transmission », la « mémoire familiale », et la « répartition des rôles » (notamment en fonction du critère genre), notions qui fondent la résistance du noyau familial tout en lui permettant de s’adapter aux changements de la société. Ces paramètres s’avèrent du moins incontournables dans la manière dont les chercheurs et chercheuses de ce volume appréhendent les relations de pouvoir au sein de la famille :


— La « transmission » est un enjeu de réflexion majeur et transversal, dont plusieurs contributions approfondissent les caractéristiques et conséquences sur les membres de la famille (restreinte au noyau familial ou dite « élargie ») : Marie-Pierre ­Chevron pense l’articulation entre les « ­pouvoirs » que nous1515confère – ou non – notre patrimoine génétique et le pouvoir que l’humain peut aujourd’hui exercer lui-même sur la génétique, avec les conséquences que cela comporte pour la famille, en particulier les descendants. Peut-on façonner le profil génétique de ses enfants ? Cet article analyse les pouvoirs du génome – rôle de l’inné et de l’acquis – ou encore de l’environnement sur l’expression des caractères héréditaires. En effet, le séquençage du génome humain (découvert en 2003) s’avère aujourd’hui à la portée de tous. Il s’agit d’un développement majeur et démocratisé de la génétique et de ses pouvoirs, notamment pour les soins à apporter dans le cadre de sa propre famille. Les questions éthiques se posent alors, à savoir si les parents doivent ou non « exploiter » les pouvoirs de la génétique pour leurs enfants. Nous avons déjà le choix : faire ou non un diagnostic génétique, un test de filiation, etc. Que va signifier un « corps » familial dans l’avenir  ? Comment les liens entre les membres de ce corps seront-ils influencés par les avancées de la recherche en génétique ? À ces questions ouvertes, le présent article apporte quelques bases fondamentales de compréhension. 


Dans sa contribution de neuroscientifique, ­Mélanie Kaeser aborde les éléments de violence dans les relations de pouvoir au sein de la famille à partir d’une recherche approfondie sur les composantes de la transmission intergénérationnelle. Des études (citées dans le cadre de l’article) ont en effet montré que l’une des conséquences de situations traumatiques vécues durant l’enfance est la reproduction de la violence ou le fait d’en ­rester la victime. En se basant sur les aspects neuro­anatomiques et neurophysiologiques des comportements agressifs, M. Kaeser invite à nuancer une telle transmission transgénérationnelle, en prenant notamment en compte les cas de résilience et en se concentrant sur les relations à développer au sein1616de la famille. Il s’agit de comprendre, en termes neuroscientifiques, comment le cerveau réagit aux situations de stress et de traumatisme infantiles dans le cadre domestique, et comment un relationnel fondé sur la ­violence comme prise ou reprise de pouvoir peut s’établir ou se contrer. 


Ces regards scientifiques sur la transmission sont complétés par l’approche sociologique de Vivianne Châtel, qui interroge la place centrale de l’enfant dans l’attention actuellement portée sur les relations intrafamiliales ; son article analyse la crise de transmission intergénérationnelle qui complexifie les relations de filiation aussi bien que la recherche d’identité de l’enfant. En s’appuyant sur le projet éducatif des Lumières, V. Châtel montre comment l’enjeu éducatif rend aujourd’hui nécessaires les échanges entre les milieux familial et ­social, dans notre société définie par une tension problématique entre « hyper-individualité » et critique de l’autorité au profit de modèles « politiquement correct » rejettant le conflit. Son propos r­éfléchit l’importance de l’asymétrie dans les relations inter­générationnelles ainsi que la pertinence d’une « autorité émancipatrice » comme procédure de valorisation de la transmission permettant à l’enfant de développer l’autonomie et la responsabilité nécessaires pour « vivre en société ».


La crise de la filiation est également au centre du propos de Peter Frei, qui rappelle la productivité de la notion de « pouvoir » (entendu comme « rapport de force » mais également comme « mise en place d’un discours »). Cette notion prend en effet tout son sens dans sa lecture de la crise familiale des Sopranos (1999-2007), série télévisée problématisant en particulier les liens entre famille biologique et « famille » mafieuse. Ces réflexions nourries sur le problème de la transmission questionnent évidemment la répartition des rôles entre les différents membres du corps familial (évoquée1717également dans les contributions susmentionnées), par exemple le rôle d’antagoniste que la mère ­(Livia Soprano) entretient dans sa relation avec son propre fils. La série des Sopranos se présente ainsi comme une narration exemplaire de la crise du modèle romanesque de la famille, riche de promesses et fondement de l’ordre social, auquel elle substitue une image plutôt pessimiste.


— La « répartition des rôles » au sein de la famille  implique la prise en compte de l’attribution ou de la négociation des places entre les figures maternelle, paternelle et les enfants. Deux contributions font le point sur cette question. À partir d’une histoire des masculinités, Anne-Françoise Praz analyse le modèle bourgeois de la famille, mettant en évidence la place des hommes dans l’espace domestique mais aussi dans le domaine du travail (interrogée dans le cas de la Suisse romande de la fin du XIXe siècle aux années 1960). Cet idéal bourgeois, fondé sur une construction des identités sexuées et sur leur rôle bien déterminé dans le cadre familial (relation entre époux – éducation des filles et des garçons), prend, au XIXe siècle, la forme d’une séparation entre espaces de travail et de vie privée qui tend à écarter les femmes des lieux dévolus à la production économique. L’évolution du modèle bourgeois, les revendications féministes (avancées dans le domaine du droit) et l’impact des deux guerres mondiales sont autant de phénomènes qui ont marqué les relations entre homme et femme dans le couple. 


Ces relations de pouvoir entre homme et femme font également partie de la réflexion de Christian Giordano (anthropologie sociale), développée à partir d’une analyse du fonctionnement de la famille balkanique réunissant au moins trois générations sous un même toit, modèle de famille étendue qui perdure encore aujourd’hui dans ces régions1818­malgré les changements dus à l’occidentalisation au XXe siècle. Le « familialisme », la « vendetta » et des relations de genre asymétriques y règlementent les relations de pouvoir. En effet, la répartition du pouvoir au sein de ces familles dites complexes se négocie à partir de valeurs telles que l’honneur et la solidarité, tout en s’adaptant aux principes de sociétés dites « de la méfiance publique », considérant la famille étendue et complexe comme l’unique noyau social de confiance. Ce familialisme s’étend toutefois à des rapports extérieurs, personnalisés et bâtis sur des échanges et sur un principe de solidarité réciproque. Ces contributions rappellent également le rôle accordé à certaines valeurs « fondatrices » qui caractérisent le bon fonctionnement des familles à modèle bourgeois ou traditionnelles.


— La place accordée à la « mémoire familiale » dans les conflits intergénérationnels est enfin appréhendée dans une série de contributions centrées sur des productions littéraires contemporaines. Susan Bainbrigge, Ralph Müller et Sylvie Jeanneret interrogent le « comment » de la transmission et en particulier le pouvoir de celle ou celui qui raconte son passé. Au-delà d’une identification des traumatismes liés à l’héritage familial et à leur catharsis par l’écriture, l’analyse de Susan Bainbrigge montre comment les relations de pouvoir interagissent au sein de la famille dans Ça ne se fait pas d’Isabelle Spaak. À travers une enquête sur son passé familial (correspondances, archives), la narratrice ­dévoile la façon dont les rapports de pouvoir, notamment exercés par les figures masculines, mênent à des phénomènes d’idéalisation institués entre les générations et d’occultation de certains épisodes familiaux. La mise en discours des conflits et des ­rapports de pouvoir vécus dans le passé permet de faire évoluer la perception que les descendants ont de leur propre famille et d’eux-mêmes. 1919

En croisant un corpus germanophone de Suisse et des notions développées par la critique (« récit intergénérationnel », « récit de filiation », etc.), Ralph Müller met l’accent sur la passation des pouvoirs qui s’opère entre figures d’auteur et de narrateur dans les « reconstructions investigatrices » des récits générationnels d’écrivains contemporains. La question du pouvoir est traitée à partir de l’influence que peuvent avoir les parents sur leurs enfants mais également à partir de la représentation narrative de l’histoire familiale : dans ce cas la distinction entre le récit omniscient (par exemple dans Schweizerspiegel de Meinrad Inglin) et le narrateur intradiégétique s’avère opérationnelle pour montrer comment se construisent les rapports de pouvoir entre les générations ainsi que leur capacité à interpréter l’Histoire différemment (par exemple dans l’œuvre de Urs Widmer ou de Thomas Hürlimann). Autant Susan Bainbrigge que Ralph Müller mettent en évidence le rôle de la mémoire et de l’imagination des narrateurs, descendants qui ont le pouvoir de prendre en charge l’interprétation de leur passé familial. 


Enfin, centré sur un corpus d’écrivains de Suisse romande (Nicolas Couchepin, Michel Layaz, Rose-Marie Pagnard), l’article de Sylvie Jeanneret analyse la place occupée par les liens familiaux et ce qu’ils représentent pour la famille d’aujourd’hui. Essentiellement d’ordre affectif, ces liens sont explorés dans le cadre de fictions présentant des rapports de pouvoir entre membres d’une famille (parents/enfants/fratries), qui sont sujets à des négociations constantes par des protagonistes particulièrement réactifs : ‘rassembler’ nécessite de retrouver une mémoire familiale (à travers objets et lieux) ; ‘resserrer’ implique le recours à un imaginaire familial puisant dans les sensations et émotions partagées par la famille ; ‘réparer’ signifie aller au-delà des ratages familiaux. Toutefois, les stratégies mises en2020place par les membres du corps familial peuvent mener aussi bien à l’harmonie qu’à la tragédie, car le souci de rééquilibrage des rapports de pouvoir, notamment intergénérationnels, se heurte à la réalité, qu’elle soit intrafamiliale ou extrafamiliale.


Les différentes contributions composant ce recueil devraient mener à une compréhension plus globale, plus riche dans sa complexité, des relations de pouvoir exercées au sein de la famille tout en proposant une réflexion de type projectif sur l’évolution du « corps » familial, avec ses ramifications horizontales et verticales, et de son insertion dans la société.2121

Sylvie Jeanneret & Michel Viegnes


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